Chez ma grand-mère
(en référence à la Fête des Grands-Mères)
Mémorielle

Poème à ma chère grand-maman
Qui reste, précieuse, au fond de moi,
Toujours là dans les grands moments ;
Tourments du cœur, petits émois
Tu fus souvent la force du chêne,
Toi venue de lointaine Hongrie,
Confrontée aux guerres et aux haines,
Exilée d’une magyare patrie
Je guettais ta table coquette,
La mirais de mes yeux d’enfant,
Ma gourmandise était complète
Suite à tes mets les plus craquants
Nos promenades le long du fleuve,
Le Rhin à la croisée des routes,
Grâce à toi, franchir les épreuves,
Se délester des derniers doutes
Tu laisses un vide inexorable,
Un goût flétri de ciel mourant,
Comme tu me manques, dame adorable,
Comme je te pleure, chère grand-maman
Magyare : du peuple hongrois
→ Bio-bibliographie de l'auteure
Grand-mère

Je l’ai peu vue et peu connue
Si ce n’est qu’en coups de vent
Elle habitait là-haut et moi tout en bas.
Elle était montagnarde et gardait ses moutons
Moi, je n’étais qu’un tout petit garçon.
Clavans le haut c’était le bout du monde
Vous pensez ! Plus de mille mètres d’altitude
Un village planqué derrière l’Alpe d’Huez
Où dans les froids hivers la neige congelait
Pour faire manger les bêtes, un tunnel on creusait.
Elle habitait la maison du Dauphin, c’est vrai
J’ai dû y aller deux fois. Mon père vivait alors.
Elle était tout en os sur un mètre quarante-cinq
Ce qui ne fut pas un souci ni un désavantage
Pour mettre au monde une dizaine d’enfants.
La maison été sombre mais la table sculptée
Un grand trou pour la soupe au centre
Sur les bords des cavités servaient de bols.
Le lit se cachait dans un immense placard
Les hommes dormaient là, affublés
D’une chemise de nuit, d’un bonnet à pompon !
Elle avait une coiffe et un grand nez pointu
Voilà, c’est tout, pour dire vrai
Je ne l’ai pas connue et c’est vraiment dommage.
Elle vivait au dix-neuvième et moi dans le vingtième.
Mais on m’a toujours dit qu’elle m’aimait bien.
Nota : il arrivait souvent qu’en hiver la neige atteigne six mètres de haut.
Clavans le haut dit Clavans-en-Haut-Oisans : commune située en Isère, dans le massif des Grandes Rousses.
© Photo : la grand-mère paternelle de Claude DUSSERT
→ Bio-bibliographie de l'auteur
L'attente

Le temps ne passe pas
pourtant moi qui t'attends
je me désespère pas
viens à ma rencontre
viens vers mes bras
ouverts que pour toi
viens à ma rencontre
reviens vers moi
reviens de nulle part
n'importe où je t'attends.
*Inspiré d’Aragon
Illustration © Nathalie LAURO
Nota : Nathalie Lauro a écrit ce poème quelques mois après la disparition de sa grand-mère Élise, une période très éprouvante pour elle. Depuis toujours, elle vivait chez elle avec ses parents et sa sœur. Cette organisation facilitait le quotidien de ses parents : lorsque son père partait en tournée et que sa mère l’accompagnait, les deux soeurs conservaient leurs repères. Là, il n'y en avait plus.
© Nathalie Lauro
→ Bio-bibliographie de l'auteure
La grand-mère

Je ne connais qu'un bout de toi
Quatre mois par an à marée haute
Je ne connais qu'un bout de toi
Mon chocolat m'appelait-elle parfois
Ses souliers résonnaient à mon corps d'enfant
La voilà de sa voix rauque mi-vide mi-pleine
Sculptée en montagne de verre dévoilée au vent
Parfumée de fêtes ces joies qu'elle faisait siennes
Elle parlait en teintes étrangères en indigo ou en lilas
Un demi-siècle me sépare de son être silencieux
Mais toujours elle est là quand mon coeur se bat
Pour naviguer en bateau vers un retour heureux
Accrochée à son fort l'orchidée bravait toutes
Les rosées du matin qu'elle récoltait en sueur
En guise de pitance je déclinais ses piètres gouttes
Elle berçait mon ventre de ses tendres couleurs
Attends. Une éternelle trève dans notre partie de jeu
Ton image sur l'autel ma fumée vers ton ciel qui
Ni ne me consola ni ne me rassura de ce jour gris
Où tes miettes offertes j'ai jeté dans le feu
Dans le lointain ton visage resurgit sous ma bouche
Ton couple radieux chantent entre mes doigts
Ils me nourrissent de ton souvenir en boucle et en boucle
Des diamants rassis que maintenant je fais rois
Des saveurs j'en inventerai pour faire tourner
Nos couverts amoureux sur ta scène argentée
Sur un air de jazz de valse ou de lambada
Chaque pas de danse me rapproche de toi
Et un jour moi aussi j'aurai ton sourire
De toi je suis un tiers violet mystère
Tu seras enfin entière mère de ma mère
La seule lune bleue qui su rougir
D'ici là je te sonnerai mes plus belles notes sur le dos
Du magique Rat de Bois sous qui mes mots
Entrent en lumière et en chansons
Chez qui ne trouve le bon ton
En tango, nous chérirons tes pépites trempées
Du pain soleil qui ravive nos ardentes envies
De vaquer à des veilles et d'infinies mélodies
Pour réchauffer à jamais des âmes affamées
Je ne connais qu'un bout de toi
Quatre mois par an à marée haute
Je ne connais qu'un bout de toi
Mon chocolat m'appelait-elle parfois
Notre jardin
Chez ma Grand-mère

C’était un autre pays.
Il y avait des tantes et des oncles
Sous son grand toit
Et même un Grand-père.
Chez ma Grand-mère,
C’était une autre langue,
Des échanges où je ne savais.
Ces temps d’été,
Durant les saisons d’enfance,
Où souvent je ne savais.
Chez ma Grand-mère,
Il y avait ces temps d’eau douce
Puisée à même le puits.
Nous buvions ce liquide transparent
Dans des bols de terre cuite
Au parfum subtil d’huile de cade.
Sur le toit de la maison,
Une tortue courait à son rythme,
Sous les filets de linge.
Nous jouions sans savoir le monde,
Tranquilles,
Sans même deviner la Voie Lactée
Plus haute que le soleil de juillet.
Un jour,
Chez ma Grand-mère,
J’ai su son prénom en français.
Etoile…
→ Bio-bibliographie de l'auteure
Vous partez sans nous parler de l'automne...

Aux grands-mères
Avec vous
les contes de fées et la magie de l’enfance disparaissent
la couverture tombe au sol,
attirée par les monstres fantômes de la nuit
où nous ne fermerons jamais les yeux.
Sans vous
les fleurs des couronnes de marguerites se fanent
avec nos chuchotements secrets et nos histoires de grands-mères.
Après vous
le vent emporte les fleurs de citronnier,
les fruits jaunissent à cause des rayons laissés par vos cœurs.
Vous partez sans nous parler de l’automne.
© Mirela Leka-Xhava (1966-aujourd'hui)
→ Bio-bibliographie de l'auteure
Grand-mère chagrin

Un ours en peluche attend dans un coin.
Les livres de contes restent fermés.
Les jouets s’impatientent sous la poussière.
Au fond d’un panier, une layette tricotée, bientôt mitée.
Les premières fois ne sont pas partagées.
Une dent. Des pas hésitants. Un mot peut-être.
Et les dessins ? Les « pourquoi » ? Les photos ?
Les saisons passent. Les enfants grandissent, loin, ailleurs.
Les anniversaires restent silencieux.
Interdiction. Incompréhension.
Pas de « Mamie ! ». Les bras restent vides.
L’amour est dépouillé.
→ Bio-bibliographie de l'auteure
Les robes des mamies

Dans leur habit de vieux souvenirs,
Qui repassent sans cesse dans leurs têtes.
Elles se souviennent des jours de fête,
Faisant voler leurs robes avec plaisir.
Fierté des petites mains de leur maman,
Qui les avait cousues à la lueur des bougies.
Pour être au bal de l'été la plus jolie,
Sous les yeux des joyeux courtisans.
Leurs garde-robes, trésors du temps passé,
D'une richesse vestimentaire, faites maison.
Qu'il est toujours difficile de s'en débarrasser,
Et qu'on ressort quelquefois à l'occasion.
Héritage de manteaux, de robes ou de gilets,
Qu'elles aiment montrer à leurs petits enfants.
Bien que démodés en leur disant ;
C'est ma maman, qui les confectionnait.
Alors, le temps d'une fête des mamies,
Cette robe chargée de souvenirs est ressortie.
Elle ne vole plus au son de l'accordéon,
Mais le plaisir de la porter est toujours bon.
Puis fredonnant une chansonnette du temps révolu,
Une larme a coulé sur les rides de leur vie.
La tendresse, devoir, que l'on doit à nos mamies,
D'écouter les vieilles histoires de leurs yeux émus.
Et de dire, quelle chance de les avoir à nos côtés,
D'hériter de leurs sourires en cadeau du ciel.
Elles sont la mémoire de notre vie, nos aînées,
A nous, de leur donner du temps et du soleil.
© Jean-Marc Lainelle (1951-aujourd'hui)
→ Bio-bibliographie de l'auteur
Le royaume de ma grand-mère

© Samira Jaouhari
→ Bio-bibliographie de l'auteure
Mes grands-mères mes deux fillettes

05 mars 2026
Touiza : solidarité communautaire kabyle
Souvenirs des hauts pâturages

Agréable zéphyr qui courbe les herbages,
Il apporte avec lui l'exquise odeur des foins.
Je revois ma grand-mère dans les hauts pâturages,
Souvenirs d'enfance qui datent de si loin.
Nous étions parfois cernés par les nuages,
Inquiet de la perdre, je lui tenais la main.
Frêle petit garçon avec l'amour en partage,
Avec elle, j'allais confiant sur les chemins.
Dans mon pays d'antan, un jour, je reviendrai,
Vieil homme fatigué que tout effort incline.
Avec ma canne, j'irai à pas mesurés
Mais pourrai-je encore monter sur les collines ?
Solitaire, je partirai la retrouver
Et l'évanescence nacrée des nuages,
Comme cheveux d'ange, par la brise, soulevés,
Me rappellera la tendresse de son visage.
→ Bio-bibliographie de l'auteur
Petits bonheurs d'enfant

Je me souviens des soirs quand il faisait bien froid,
Du chauffe-pieds tout chaud que mémé préparait.
Dans le pot de terre, la braise rougeoyait
Glissé dans cette boîte en métal et en bois.
Lentement, s’échappait une douce chaleur…
Ma mémé tricotait et mon pépé lisait
Sur la chaufferette nos pieds se rejoignaient :
Enveloppés de nuit, nous vivions des bonheurs.
Dans un coin ronronnait, la vieille cuisinière…
Je n’oublierai jamais ces savoureux moments,
Bercée par l’horloge qui rythmait les instants :
Chocolat parfumé, biscuits à la cuillère…
Puis s’en revenait l’heure d’aller sous la couette
Avec la brique tiède entourée de journaux…
Un bisou, un câlin, la revue « Bernadette »
Avant de s’endormir, rêver d’un jour nouveau…
Illustration : © Marie MINOZA
→ Bio-bibliographie de l'auteure
Le grenier de ma grand-mère

Chez ma grand-mère le grenier
Regorgeait d’affaires diverses et variées.
C’était la caverne d’Ali Baba, si bien
Qu’on y trouvait tout et rien.
On pourrait comparer ce grenier
À la devanture d’une boulangerie,
Toujours bien garnie de pâtisseries
Pour les fins gourmets.
Flash-back sur le passé,
Des gravures qui nous ramènent en arrière
Des souvenirs nous donnent des repères
Et nous permettent de ne rien oublier.
→ Bio-bibliographie de l'auteure
Grand-mère, grand-père

Sous chaque pas pesant
Des laborieux petits paysans,
S'installent avec fierté
Des milliers d'épis de blé.
Cage ouverte aux oiseaux
Soleil d'éternité
Lune endimanchée
Chante le vent dans les roseaux.
Dans les pas joyeux
Des maintenant petits vieux
Montent avec reconnaisance
Leurs souvenirs d'enfance.
Terre ouverte à l'éternel,
Vie trop courte et belle,
Vos sourires et mes sanglots
Dans l'espace se font échos.
Trop courte fut votre vie,
Grand-mère, grand-père chéris,
A laquelle je reste accrochée,
De votre amour je suis née.
Votre rire suspendu à mes oreilles
Se dissimule entre cerises et groseilles
Les oiseaux picorent toujours les fruits
Votre présence jamais ne me fuit.
C'est aussi dans vos livres de prix
Que je garde précieusement
Que j'ai appris que les méchants
Avaient déjà envahi notre pays
Vous étiez bien petits
J'ai connu ça aussi
→ Bio-bibliographie de l'auteure
Chez ma grand-mère
Il se fait bien lointain le temps du souvenir,
Emporté par les ans avec le temps qu’il reste.
Il parle d’autrefois tandis qu’un simple geste
Sait inviter chacun à mieux le retenir.
Mon enfance m’appelle et m’invite à venir
Chez une vieille dame à l’allure modeste
Quand dans ma tête alors soudain se manifeste
Chaque instant merveilleux d’une époque à bénir.
Car tout à coup voici poindre ces connivences,
Tous ces moments heureux, tant de bonheurs intenses,
Qu’on rêve d’en parler et de les partager.
Loin des anciens regrets, de la pensée amère,
Je vais dans la maison, marchant d’un pas léger
Et je revois ces jours passés chez ma grand mère.
→ Bio-bibliographie de l'auteur
Grand-mère
Aïeule déjà ! me dit-elle
Un soir de crise émotionnelle
Veux-tu savoir la vérité ?
Je ne voulais être grand-mère
Ni d’un bébé
Ni d’un monde à multiplier
Pourquoi donc tout recommencer
Misère
Les parents les enfants les guerres
Les printemps à requestionner
La terre et la mer bafouées
Tant à refaire
Et de détresse à partager
Veux-tu savoir où le cœur ment ?
Je ne voulais jouer l’ancêtre
Ni dans le temps
Ni dans la mémoire des gens
Pourquoi donc fabriquer du vent
À n’être
Que cet air démodé peut-être
Qu’on écoutera en riant
Il est à tout le moins perdant
De trop tard naître
Et sortir âgée du néant
Mais j’ai changé ma vérité
Si mon enfant me fait grand-mère
De ce bébé
De ce monde à réinventer
Cette quête à recommencer
Sur terre
Le nid la fragile lumière
Le printemps à ré-essaimer
L’espérance des champs de blé
Moi la grand-mère
Je serai la première… à AIMER !
Ghislaine Lavoie a toujours vécu au Québec. Elle écrit depuis l'enfance. Enseignante et auteure, elle a travaillé au Centre de recherche en littérature québécoise. Consciente de l'importance de l'action sociale, elle a travaillé avec des publics difficiles, se dotant d'une expérience précieuse. Aujourd'hui à la retraite, elle continue d'écrire et a reçu plusieurs prix littéraires, dont celui du Président de la République aux Jeux du Genêt d'Or de Perpignan en 2019 et le premier prix catégorie Monde des Joutes Célestes en 2024.
→ Sa page Facebook
Chez mère-grand
Chez mère-grand, le temps et la vie s’arrêtent.
On n’est pas mort mais on n’est plus vivant.
Las, on s’y fait rabaisser la crête,
On y goûte du bout des lèvres souvent
Et l’heure heureuse n’est plus guillerette.
Arrivés dans l’antre de mère-grand,
On se taira par égard pour ses silences
En approuvant ses mots dénigrants ;
Pas de pied impatient qui se balance.
C’est ainsi. Les petits comme les grands.
Elle, elle parlera, mais qu’au passé.
De ceux qui ne sont plus, partis trop vite
Les pauvres, de labeur harassés
Eux ; de ce qui n’est plus mais s’invite…
Ses murs, rasés, en seront-ils lassés ?
Chez mère grand, entre trous de mémoire
Et souvenirs galvaudés mais ravaudés,
Ramassés en vrac à l’écumoire,
Jamais érodés et mie démodés,
On réécrit l’Histoire, maudit les Moires !
Entre mots et maux, c’est Carême et Avent,
Chez mère-grand. Le temps et la vie s’arrêtent ;
Ça répète que c’était mieux avant.
Même l’horloge a battu en retraite.
On n’est pas mort, mais on n’est plus vivant…
Oh, ma tendre grand-mère !

Oh, ma tendre Grand-mère au cœur gros comme ça !
Je te revois toujours, oui, toujours : tu es là.
Je me souviens de toi comme d'une Maman :
J'étais ton préféré dans tes petits enfants.
Ton mari t'a quittée, c'est vrai, beaucoup trop vite ;
On ne peut pas lutter contre une mort subite...
Et quand il est parti, j'étais encore enfant
Mais m'en souviens très bien : je n'avais pas six ans.
Pour combler tout ce vide qui en toi se fit,
Tu me prenais chez toi, dimanches et jeudis.
C'étaient de grands moments d'un absolu bonheur
J'étais ton petit Prince et tu n'avais plus peur.
C'était main dans la main que nous faisions tous deux
Les travaux au jardin... Je faisais de mon mieux.
Tu cultivais les fleurs, j'aimais me déguiser
De feuilles de rhubarbe en place de palmier.
C'était main dans la main que nous allions tous deux
Faire la promenade... Ah ! Que j'étais heureux
De marcher avec toi
Dans les prés et les bois...
J'aimais beaucoup aussi ces hivers, en soirée,
Quand, prenant mes cahiers, tu lisais mes dictées...
Tu t'habillais souvent tout en noir et en gris,
Ou un chemisier blanc... Après tout c'est permis...
Et toujours tu avais au cou ton collier d'or,
Et dormeuse à l'oreille... Pour moi de vrais trésors !
Tous les jours tu coiffais tes longs cheveux grisés
En un chignon savant aux mèches torsadées.
Il n'y avait que toi pour être chapeautée
De grands chapeaux de paille ou de feutre ou de soie...
Je t'admirais tu sais et j'étais fier de toi,
Tu étais Souveraine en ma Principauté.
Ton cœur te jouait des tours, il avait trop battu ;
Il était fatigué d'avoir trop combattu.
En cessant le combat, il t'a laissée partir
Vers celui que tu n'as pas cessé de chérir.
C'était un soir d'automne, en fin d'après-midi.
Tu étais épuisée et tu avais dormi.
Tu ne t'es réveillée qu'au seuil du Paradis :
Les anges t'attendaient... Avec eux... ton Mari.
Je sais que tu es là, que tu n'es pas partie.
Tous les jours je te vois, même en ce moment-ci.
Car vois-tu, tu le sais, c'est toi qui tiens ma main
Pour écrire ces mots sur mon vieux parchemin.
Ma Grand Maman, merci !
Merci, Maman Petit !
Note de l'auteur : "Maman Petit" est le nom affectueux que nous donnions à notre Grand-Mère. Elle s'appelait Maria Petit, née Maria Feugeas, à Vigeois, près d'Uzerche (19) en 1889. Issue d'une famille plus que modeste, elle épousa en 1910 un jeune homme originaire de La Charité sur Loire, près de Nevers : Jacques-Edmond Petit. Ils s'étaient connus à Paris où ils travaillaient tous deux... Elle était une femme qui, par la force des choses, s'est "faite" toute seule, ce qui m'a toujours émerveillé. Un maintien, un goût, une discrétion rares et un amour immense... Je parle d'elle dans plusieurs de mes textes.
Après avoir suivi des études d’anglais à la Faculté de Lettres François Rabelais de Tours, Pierre-Etienne Girard a exercé différentes professions (dans l’import-export, la banque et l’immobilier). L’approche, le contact et l’échange avec l’Autre sont pour lui source d’enrichissement. Acteur amateur pendant plus de quinze ans, animateur de groupes de jeunes, il a conservé le sens de l’observation et du détail, en regardant toute chose avec ses yeux d’homme mais aussi avec les yeux de l’enfant qu’il a su rester. Ce n’est qu’à partir de 2011 qu’il commence à écrire, pour son plaisir. Il a publié plusieurs recueils et participé à différentes anthologies. Il a été lauréat du Concours Poetika en 2016.
Du même auteur :
Le voyage
La vague et le mot
→ Sa page Facebook
Terreau d'enfance

Le petit‑déjeuner a toujours été un moment sacré, et ce sacré-là remonte à mon enfance. Je n’ai même pas besoin de fermer les yeux pour que les images reviennent. Enfant, j’avais pour rituel de déjeuner avec ma grand‑mère les mercredis, samedis, dimanches, jours de fête, et pendant toutes les vacances. J’attendais ces jours avec impatience.
À peine levée, encore en pyjama, je franchissais la porte de sa cuisine. Le moulin à café broyait les grains, son parfum chaud embaumait la pièce. L’eau frémissante versée dans le filtre faisait naître une mousse onctueuse. L’odeur de noisette de la chicorée se mêlait à celle des tartines beurrées qui doraient sur la cuisinière, exhalant un parfum de caramel. Rien que d’y penser, j’en ai encore l’eau à la bouche.
Chaque saison avait son rituel : l’écume aigrelette de la confiture de groseilles préparée la veille, les fraises fraîchement cueillies en été, les crêpes et les oranges de l’automne et de l’hiver, la compote de pommes fumante posée sur la table. Je prenais toujours le même bol, celui peint de gouttes de café au lait, un peu ébréché sur le dessus. Ma grand‑mère me servait un café avec un nuage de lait, puis se servait à son tour. Nous déjeunions face à face, dans un temps suspendu fait de discussions, de regards et de sourires. La radio diffusait « Fréquence Nord », mélange d’informations, de conseils et de musique.
Quand nous avions terminé, je revois encore ses gestes : elle rassemblait les miettes de pain dans le creux de sa main et m’invitait à faire de même en disant :
« Nourrir les oiseaux, c’est prier deux fois. »
Nous déposions nos miettes sur le châssis de la fenêtre et observions les oiseaux venir à leur festin de roi. Ils connaissaient l’heure du rendez‑vous et nous saluaient de leur chant mélodieux.
Il était souvent très tôt. Le soleil se levait à peine. La fenêtre ouverte laissait entrer la fraîcheur du matin et le parfum de rosée sur les géraniums. En racontant cela, je me revois auprès d’elle. Je vois son sourire, sa douceur, et tout ce qu’elle m’a transmis : l’amour du matin, de la simplicité, du partage, et cette manière d’habiter le monde avec une bonté lumineuse.
C’est peut‑être pour cela que ces paroles résonnent aujourd’hui avec une force particulière :
« Gardez‑vous de mépriser un seul de ces petits, car leurs anges dans les cieux voient sans cesse la face de mon Père qui est aux cieux. »
Dans sa cuisine, j’étais l’un de ces petits. Elle me regardait comme on regarde un trésor confié. Elle m’apprenait sans le dire que chaque geste de soin est une prière, que chaque matin peut être un acte d’amour.
Et ce matin encore, une autre parole s’est déposée comme une évidence :
« Celui qui agit selon la vérité vient à la lumière, afin que ses œuvres soient reconnues comme des œuvres de Dieu. »
Ma grand‑mère vivait ainsi : dans la vérité simple des gestes quotidiens, dans la lumière discrète des matins partagés. Ses œuvres — un bol de café au lait, une tartine dorée, une poignée de miettes offertes aux oiseaux — étaient des œuvres de Dieu, parce qu’elles étaient faites avec amour.
À vous qui lisez ces mots, en ce jour de Fête des Grand‑Mères, je souhaite des matins doux, des petits‑déjeuners parfumés, et des souvenirs qui réchauffent le cœur comme un bol chaud entre les mains.
Et que la lumière de celles qui nous ont appris à aimer continue de briller dans nos gestes les plus simples.
Elles sont là les grands-mères

Catherine

En tablier, mains sur les hanches
Elle attendait tous ses petits
C’était la fête chaque dimanche
Un jour de liesse, de pâtisserie.
Elle s’affairait dans sa cuisine
Nous en chassait de bonne humeur
Et avec toutes mes cousines
Nous humions toutes les odeurs.
Nous l’embrassions à tour de rôle
Ses joues avaient le goût du beurre
Elle brandissait une casserole
Et elle riait avec chaleur.
Elle était petite, un peu ronde
Mais ses yeux bleus chantaient les fleurs
Pour que jamais elle ne nous gronde
Nous lui offrions, mains sur le cœur.
Des objets conçus à l’école
Nous nous donnions avec ardeur
Nous évitions les heures de colle
Notre grand-mère versait des pleurs.
Et puis un jour, qui fut funeste
Elle s’endormit dans son fauteuil
Ne chanta plus notre alouette
Et commença notre long deuil.
→ Bio-bibliographie de l'auteure
Chez ma grand-mère


Quand nous étions petits
Avec mon frère
Nous allions quelquefois
En vacances chez grand-mère
Pas d’eau courante ni de chauffage
Mais l’eau claire du puits
Du bois dans la cheminée
Et le charbon ardent de la cuisinière
Au bout du jardin glissait une rivière
Où grand-père puisait l’eau nécessaire
Aux légumes, aux asperges et aux fraises
Le dimanche, obligés, nous allions à la messe
Ma grand-mère chantait la voix haut perchée
Un air qu’on ne comprenait pas
Notre cousin nous rejoignait
Pour une partie de billes
Et nous prêtait son Journal de Mickey
Qu’on feuilletait en gloussant
A la frairie du village
C’est grand-mère, couturière,
Qui cousait les costumes
J’étais la grosse cagouille ou le Petit Chaperon Rouge
Et mon frère le petit jardinier
Notre cousin le meunier
Avec son éternel tablier à carreaux
Pour Mardi-Gras, grand-mère sortait sa vieille poêle noire
Et nous faisions sauter des crêpes
Ou bien frire des pets-de-nonne
Puis lorsque tombait la nuit
C’était la prière du soir obligatoire
Avant de nous endormir
Dans nos petits lits
Illustration : à gauche, Gérard le meunier, au centre Chris, la cagouille, à droite, mon frère Jean-Pierre, le jardinier, fin des années 1950, village de Saint-André-de-Lidon, Charente-Maritime.
Crédit photo : © Chris TALAZAC
© Chris Talazac
→ Autobiographie
Marie d'aimer

Elle avait plus de rides
Que l’océan de vagues
Plus d’années que la terre
Plus défeuillée que l’arbre
Au cœur de son hiver
Tendre comme un bonbon
Aux vertus gigantesques
Des bras doux comme un ange
L’affection d’une voix douce
Réconfortante comme un doudou
Elle était mon amie ma mie
Ma mamie pour toujours
→ Bio-bibliographie de l'auteure
Mammig

Dans notre maison
On l’appelait Mammig
Dans la langue bretonne
De mon pays de Cornouaille
Ce mot signifiait
Petite mère en français
C’est dire tout le respect
Que les Bretons accordaient
À cette personne
Qui était souvent le pilier
Et la mémoire de la famille
Je me souviens de Mammig
Rédigeant dans sa chambre
Sur sa table de nuit
Des cartes de vœux
À ses proches
Elle écrivait en breton
Et chaque an
Elle avait ce rituel
Elle était une bretonne gentille
Mais elle avait ses convictions
Et les mots pouvaient pleuvoir
Sur sa page
Elle venait des campagnes de Ploeven
À la ferme du Varc’h
Elle avait vu le jour
Elle épousa mon grand père
Dans un autre siècle
Elle eut trois enfants
Et seul mon père survécu
La vie des champs était cruelle
En ces temps anciens
De maigres récoltes
Et pénibles vies
Je me souviens de Mammig
Se coiffant en chignon
Afin d’y poser sa coiffe Borledenn
Et elle disait alors
Moi je m’estime tout aussi bien
Que les parisiennes
Sacrée Mammig !
Illustration : Chapelle Saint Nicodème, PLOEVEN, Finistère
© Yann Erwan Paveg (1959-aujourd'hui)
→ Bio-bibliographie de l'auteur
Mamie avait pris son temps...

Mamie avait pris son temps de vie à devenir un peu morpionne.
Tous ces jours, ces ans longs, tristesses et souffrances, cette fierté de fille mère quand l’autre siècle montrait du doigt, ces guerres et ces deuils. Les durs labeurs des gens modestes.
Paysanne égarée dans la petite ville, qui ne vivait plus que pour moi. Les toutes petites pièces où je me cachais si bien, qui ne sentaient jamais le vieux, mais la violette, ce parfum qui m’arrache aujourd’hui tant d’émotions.
Déjà cette présence à être près quand tous les autres étaient si loin. Légère, drôle, toute en grimaces, qui ne disait jamais non. Des bras si doux.
J’en aurais mis du temps à te dire je t’aime…
Le regard de la dame âgée

J'y lis le temps d'une jeunesse disparue :
s'y reflètent les espoirs déçus.
Ses mûres réflexions la font espérer,
et lui font reprendre le dessus.
Mais les jeunes années,
elle ne peut que les survoler.
Car elles se sont envolées.
C'est le rêve d'une vie volée,
Mais, grâce à elle,
je vole de mes propres ailes.
→ Bio-bibliographie de l'auteure
Ma grand-mère

Ma grand-mère, un soir à sa fête,
De vin pur ayant bu deux doigts,
Nous disait en branlant la tête :
Que d'amoureux j'eus autrefois !
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu !
Quoi ! maman vous n'étiez pas sage !
— Non , vraiment ; et de mes appas
Seule à quinze ans j'appris l'usage,
Car la nuit je ne dormais pas.
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu !
Maman, vous aviez le cœur tendre ?
— Oui, si tendre, qu'à dix-sept ans
Lindor ne se fit pas attendre,
Et qu'il n'attendit pas longtemps.
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu !
Maman, Lindor savait donc plaire ?
— Oui, seul il me plut quatre mois ;
Mais bientôt j'estimais Valère,
Et fis deux heureux à la fois.
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu !
Quoi ! maman ! deux amants ensemble !
— Oui, mais chacun d'eux me trompa.
Plus fine alors qu'il ne vous semble,
J'épousais votre grand-papa.
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu !
Maman, que lui dit la famille ?
— Rien ; mais un mari plus sensé
Eût pu connaître à la coquille
Que l'œuf était déjà cassé.
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu !
Maman, lui fûtes-vous fidèle ?
— Oh ! sur cela je me tais bien.
A moins qu'à lui Dieu ne m'appelle
Mon confesseur n'en saura rien.
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu !
Bien tard, maman vous fûtes veuve
— Oui ; mais, grâce à ma gaîté,
Si l'église n'était plus neuve,
Le saint n'en fut pas moins fêté.
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu !
Comme vous, maman, faut il faire ?
— Hé, mes petits enfants, pourquoi,
Quand j'ai fait comme ma grand-mère,
Ne feriez-vous pas comme moi ?
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu
Pierre-Jean de Béranger est un chansonnier français prolifique qui remporta un énorme succès à son époque. Après avoir débuté par des chansons bachiques et licencieuses qui l’auraient laissé confondu dans la foule, il sut se créer un genre à part : il éleva la chanson à la hauteur de l’ode. Dans les pièces où il traite de sujets patriotiques ou philosophiques, il sait le plus souvent unir à la noblesse des sentiments, l’harmonie du rythme, la hardiesse des figures, la vivacité et l’intérêt du drame.
Du même auteur :
Ainsi soit-il
Le coin de l'amitié
→ Sa biographie sur Wikipédia
Ma grand-mère

Je la vois encore assise dans le sofa,
Un rite bien installé, sa sieste après le repas.
Une fois la vaisselle faite au robinet de l’évier
Et le bois coupé pour recharger le foyer,
Elle s’octroyait une pause, ma foi bien méritée
Avant de remettre ça pour préparer le goûter.
Elle n’était pas grande, le visage tout rond,
Ses cheveux neigeux dégageaient bien son front.
De ses petits yeux malicieux de couleur marron,
Elle aimait la vie et de son chat le ronron.
Tous les jours de la semaine se succédaient pareils
Affairée à ses tâches, après un matinal réveil :
Il fallait s’assurer que tout brille nickel
Pour quand les voisines passaient donner des nouvelles.
De Paul, Jacques et Germaine, et de leurs enfants :
Les tout derniers potins ravissaient ses tympans.
Sans oublier la cousine Berthe et ses nombreux amants.
Elle écoutait, ravie de ne rater aucun cancan.
Sa porte était toujours ouverte : chacun disait « c’est moi ! ,
Empruntait le couloir qui menait à la cuisine tout droit,
Pour prendre place autour de la toile cirée à pois.
Ça riait, se gaussait sans malice toutefois.
L’avant de la maison donnait sur l’entrée du stade.
Le jour du match, toutes au salon aux murs moutarde.
Le jeu c’était de de scruter les visages : « Regarde »,
Disait l’une, « ils ont gagné ! Ils ont l’humeur bavarde ! »
Le dimanche après-midi à quinze heures tapantes,
Place à la famille, surtout aux petits-enfants.
Tartes au riz et aux abricots immanquablement,
Suivies d’un jeu de table : agréables moments !
Quand elle est partie, la chaîne s’est cassée.
Elle a laissé un vide, celle qu’on appelait « Mamée »…
La grand'mère
Voici trois ans qu’est morte ma grand’mère,
La bonne femme, – et, quand on l’enterra,
Parents, amis, tout le monde pleura
D’une douleur bien vraie et bien amère.
Moi seul j’errais dans la maison, surpris
Plus que chagrin ; et, comme j’étais proche
De son cercueil, – quelqu’un me fit reproche
De voir cela sans larmes et sans cris.
Douleur bruyante est bien vite passée :
Depuis trois ans, d’autres émotions,
Des biens, des maux, – des révolutions, –
Ont dans les murs sa mémoire effacée.
Moi seul j’y songe, et la pleure souvent ;
Depuis trois ans, par le temps prenant force,
Ainsi qu’un nom gravé dans une écorce,
Son souvenir se creuse plus avant !
La grand-mère

Dansez, fillettes du village,
Chantez vos doux refrains d'amour :
Trop vite, hélas ! un ciel d'orage
Vient obscurcir le plus beau jour.
En vous voyant, je me rappelle
Et mes plaisirs et mes succès ;
Comme vous, j'étais jeune et belle,
Et, comme vous, je le savais.
Soudain ma blonde chevelure
Me montra quelques cheveux blancs...
J'ai vu, comme dans la nature,
L'hiver succéder au printemps.
Dansez, fillettes du village,
Chantez vos doux refrains d'amour ;
Trop vite, hélas ! un ciel d'orage
Vient obscurcir le plus beau jour.
Naïve et sans expérience,
D'amour je crus les doux serments,
Et j'aimais avec confiance...
On croit au bonheur à quinze ans !
Une fleur, par Julien cueillie,
Était le gage de sa foi ;
Mais, avant qu'elle fût flétrie,
L'ingrat ne pensait plus à moi !
Dansez, fillettes du Village,
Chantez vos doux refrains d'amour ;
Trop vite, hélas ! un ciel d'orage
Vient obscurcir le plus beau jour.
À vingt ans, un ami fidèle
Adoucit mon premier chagrin ;
J'étais triste, mais j'étais belle,
Il m'offrit son cœur et sa main.
Trop tôt pour nous vint la vieillesse ;
Nous nous aimions, nous étions vieux...
La mort rompit notre tendresse...
Mon ami fut le plus heureux !
Dansez, fillettes du village,
Chantez vos doux refrains d'amour ;
Trop vite, hélas ! un ciel d'orage
Vient obscurcir le plus beau jour.
Pour moi, n'arrêtez pas la danse ;
Le ciel est pur, je suis au port,
Aux bruyants plaisirs de l'enfance
La grand-mère sourit encor.
Que cette larme que j'efface
N'attriste pas vos jeunes cœurs :
Le soleil brille sur la glace,
L'hiver conserve quelques fleurs.
Dansez, fillettes du village,
Chantez vos doux refrains d'amour,
Et, sous un ciel exempt d'orage,
Embellissez mon dernier jour !
Poétesse et nouvelliste, Sophie d'Arbouville, petite-fille de la salonnière Sophie d'Houdetot, fut une figure des salons parisiens. Épouse du général François d'Arbouville, elle tente de le suivre dans ses campagnes mais doit renoncer à cause de sa santé. Elle tient salon à Paris, dont le principal sujet est la poésie : Sainte-Beuve lui dédie des poèmes et entretient une correspondance avec elle, Mérimée et Chateaubriand lui rendent visite. Elle écrit poèmes et nouvelles sans chercher à les publier, quoique certains textes finissent malgré elle dans La Revue des deux Mondes.
L'étoile qui file
→ Sa biographie sur Wikipédia
La grand'mère

« Dors-tu ?… réveille-toi, mère de notre mère !
D’ordinaire en dormant ta bouche remuait ;
Car ton sommeil souvent ressemble à ta prière.
Mais, ce soir, on dirait la madone de pierre ;
Ta lèvre est immobile et ton souffle est muet.
« Pourquoi courber ton front plus bas que de coutume ?
Quel mal avons-nous fait, pour ne plus nous chérir ?
Vois, la lampe pâlit, l’âtre scintille et fume ;
Si tu ne parles pas, le feu qui se consume,
Et la lampe, et nous deux, nous allons tous mourir !
« Tu nous trouveras morts près de la lampe éteinte.
Alors, que diras-tu quand tu t’éveilleras ?
Tes enfants à leur tour seront sourds à ta plainte.
Pour nous rendre la vie, en invoquant ta sainte,
Il faudra bien longtemps nous serrer dans tes bras !
« Donne-nous donc tes mains dans nos mains réchauffées.
Chante-nous quelque chant de pauvre troubadour.
Dis-nous ces chevaliers qui, servis par les fées,
Pour bouquets à leur dame apportaient des trophées,
Et dont le cri de guerre était un nom d’amour.
« Dis-nous quel divin signe est funeste aux fantômes ;
Quel ermite dans l’air vit Lucifer volant ;
Quel rubis étincelle au front du roi des gnômes ;
Et si le noir démon craint plus, dans ses royaumes,
Les psaumes de Turpin que le fer de Roland.
« Ou montre nous ta bible, et les belles images,
Le ciel d’or, les saints bleus, les saintes à genoux,
L’enfant-Jésus, la crèche, et le bœuf, et les mages ;
Fais-nous lire du doigt, dans le milieu des pages,
Un peu de ce latin, qui parle à Dieu de nous.
« Mère !… — Hélas ! par degrés s’affaisse la lumière,
L’ombre joyeuse danse autour du noir foyer,
Les esprits vont peut-être entrer dans la chaumière…
Oh ! sors de ton sommeil, interromps ta prière ;
Toi qui nous rassurais, veux-tu nous effrayer ?
« Dieu ! que tes bras sont froids ! rouvre les yeux… Naguère
Tu nous parlais d’un monde, où nous mènent nos pas,
Et de ciel, et de tombe, et de vie éphémère,
Tu parlais de la mort… dis-nous, ô notre mère,
Qu’est-ce donc que la mort ?… — Tu ne nous réponds pas ! »
Leur gémissante voix longtemps se plaignit seule.
La jeune aube parut sans réveiller l’aïeule.
La cloche frappa l’air de ses funèbres coups ;
Et, le soir, un passant, par la porte entr’ouverte,
Vit, devant le saint livre et la couche déserte,
Les deux petits enfants qui priaient à genoux.
→ Bio-bibliographie de l'auteur
