Envie de rejoindre l'anthologie virtuelle permanente ? N'hésitez pas à m'envoyer vos textes avec une mini biographie (facultatif mais conseillé !).
Voir les détails ici.
Courriel : poetika17(arobase)gmail.com
A noter que la plupart des biographies sont désormais insérées sur cette page :
Bio-bibliographies des auteur(e)s
------------
Rappel de présentation :
Les textes seront sur fichier Word, OpenOffice ou LibreOffice (pas de pdf), police 12, interligne simple, texte non centré, avec un titre. Merci !
------------
Le Monde de Poetika
Site & Revue numérique de poésie
N° ISSN : 2802-1797
Tous les bruits s’égrenant sur la ville endormie
Parviennent à l’oreille du vieil homme insomniaque.
Les lumières de la rue font de petites flaques
Dans le salon désert où riaient ses amis.
Moto pétaradant, avertisseurs lointains,
Beuglantes avinées des étudiants qui passent ;
Tictacs de talons haut : cette beauté fugace
Il la rencontrera le lendemain matin.
Un tramcéros barète en traversant la place.
Cette porte claquée ? On livre des légumes.
Salves d’éternuements ? La voilà qui s’enrhume.
Dispute d’amoureux que le désir enlace.
Sirène d’ambulance : elle transporte un blessé
Au service d’urgence de l’hôpital tout proche.
Mais ses idées se brouillent et ses pensées ricochent
Il dort et l’insomnie se conjugue au passé.
Tramcéros : tramway.
Barète : du verbe baréter, pousser un cri sonore (barrir).
Jacques Pellet
(1937-aujourd'hui)
Né à Lyon, Jacques Pellet est professeur de Psychiatrie à la retraite de l'Université de Saint-Etienne. Il a été chef de service au CHU de Saint-Etienne et à ce titre, il a exercé de 1972 à 2003 des activités cliniques, d'enseignement et de recherches, avec d'assez nombreuses publications dans le domaine des neurosciences. Il a temporairement par la suite travaillé en cabinet. Il est également membre honoraire de la Société Psychanalytique de Paris. Il a toujours plus ou moins écrit à ses moments perdus, mais l'âge venant il a consacré plus de temps à des essais d'activité poétiques en étant publié dans des revues.
La Grande Comore
Marins omanais et yéménites croisant au large
Intrigués par ce halo mystérieux
Qui embrasait la silhouette de l'île sous la nuit étoilée
Lui assignèrent la lune en oracle de son destin.
Vision prémonitoire d'une Grande Comore
Majestueuse dans les décombres.
Mais vision abusée par les furies nocturnes du volcan Karthala.
Qu'importe ! La liste des visiteurs impressionne.
Le roi Salomon y débarqua ainsi que la reine de Saba
Précipitée par les djinns dans les entrailles du volcan.
Les frères poètes de Dieppe en route pour Sumatra
Et le grand Vasco, à deux virées de bord de rentrer dans l'Histoire.
Aujourd'hui on y embarque plutôt qu'on y débarque.
La grande mosquée en impose au cœur de stone town
Blottie entre les darses du port
Où sommeillent les boutres, bercés par la mélopée souffie de la brise.
Un monde où l'espoir ne peut venir que de son Histoire.
Le retour de son plus ancien visiteur est-il un signe ?
Le cœlacanthe et son armure forgée à l'aube du monde.
La Grande Comore est une île formant un État fédéré de l'union des Comores. C'est la plus peuplée et la plus grande des îles de l'archipel des Comores. Capitale : Moroni.
Djinn : dans le Coran et les légendes musulmanes, être intelligent, généralement malfaisant, créé de feu, entre l'homme et l'ange, qui peut apparaître sous différentes formes.
Darse : bassin abrité à l'intérieur d'un port.
Boutre : petit voilier arabe traditionnel en bois
Souffie : d'origine mystique musulmane
Cœlacanthe : poisson de grande taille longtemps connu à l'état de fossile, habitué des grands fonds.
Bertrand Tardé
(1953-aujourd'hui)
Né à Bordeaux, Bertrand Tardé a effectué des études supérieures à l'université de Caen et obtenu une maîtrise de langues scandinaves et une licence de sociologie. Actuellement retraité, il a été journaliste free lance pour des journaux et magazines nationaux comme Thalassa, Grands reportages, Historia, L'événement du Jeudi, etc. Il a été responsable du service culture du Journal de la Réunion. Il a également donné des conférences sur la Jangargh Kalam school (art tribal indien contemporain) et travaillé pour l'encyclopédie de la maison Atlas. Il a publié plusieurs récits de voyages, des nouvelles et la biographie de Jorgen Jorgensen, explorateur danois.
L’aube
Déplisse majestueusement sa robe
Qui lentement jusqu’à ses pieds retombe
Le crépuscule
Lui rend à son tour la pareille
En prélude à une douce mise en sommeil
Le matin
Ranime vaillamment les corps endormis
Ravis de revoir cette fois encore leurs amis
Le jour
S’ébroue, s’active et se met en place
Pour remplir de son humeur tout l’espace
Le soir
Quand la journée termine sa ronde
Enfile son smoking de couleur sombre
La nuit
Qui le suit étend son manteau étoilé
Sur le monde qui s’endort fatigué
Le vent
Jamais en reste balaie l’atmosphère
Pour du sol enlever la poussière
Les nuages
Qui moutonnent l’azur par grappes
A perte de vue finalement s’échappent
La pluie
Applaudie par la terre asséchée
Etanche sa soif de ses larmes léchées
Le tonnerre
Crépite furibond et rageur
Rappelant que le ciel a ses humeurs
Le soleil
Darde en maître des lieux
Ses rayons qui dorent les cieux
La lune
Nous fait chaque nuit son clin d’œil
En phare qui nous protège des écueils
Les montagnes
Relevant de froid leur capuchon blanc
Crénèlent le panorama proche du firmament
Le ruisseau
Déambule et scintille joyeusement
Rendant son cristal tintinnabulant
La mer
S’étale langoureusement depuis ses galets
Jusqu’aux confins de l’horizon qui disparaît
La forêt
Résonne de chants, d’appels et de cris
Du fond des ses charmes et taillis
L’arc-en-ciel
Ultime témoin de cette splendeur
Nous gratifie d’un irrésistible bonheur
Que la Nature est belle !
Comment peut-on s’imaginer,
Que l’on ne fera pas comme l’hirondelle
Tout pour la préserver, voire la sublimer ?
Michel Keukens
Dans mes yeux entrouverts on ne voit que l’absence
Ma mémoire s’est enfuie avec mes regrets
Mon corps s’est voûté sous le trop plein d’offenses
Mon cœur s’est fermé à l’amour trompé.
Il faut toujours maudire les semblants, les peut-être
La vie masque ses coups, assène par derrière.
À donner sa confiance, méfions-nous des traitres
Toujours sur le qui-vive, gardons les yeux ouverts.
La vieillesse arrive sans qu’on y prenne garde
Alzheimer à tâtons devient le grand patron
En loques nos cerveaux pendant ces nuits blafardes
Oublient les trahisons, accordent leur pardon.
Qui sont toutes ces femmes qui me portent attention
Qui traduisent mes mots, mon incompréhension
Qui guident ma cuillère jusqu’au bord de ma bouche
Et qui le soir venu m’alitent sur ma couche ?
Si vite passe le temps ! Ai-je donc tant vécu
Pour finir encombrant gâteux, dégénéré ?
Des bonheurs, des malheurs, je n’me rappelle plus
Mes amours oubliés, mes souvenirs fanés.
Sur les flots où se déshabille
La lune dans un reflet d'eau
Soir tropical humide et chaud
D'une nuit ouvrant sa coquille
Dans le silence de mes maux
Mes sens se livrent au mirage
Je fais l'amour à une image
Là où la lune joue dans l'eau
Le vent du sud durcit ses seins
Comme baiser incandescent
Flamme qui me lèche et descend
Brûler plus fort au creux des reins
J’oublie tout et me déracine
À ne plus savoir qui je suis
Ni qui elle est qu'il est minuit
Qu'une blessure me lancine
Puis des mains caressent mon ventre
Comme en des rêves érotiques
De sensations extatiques
Las, assouvi je me décentre
Le plaisir est sur son visage
Comme un reflet, dans un halo
J’ai fait l’amour à une image
Là où la lune joue dans l’eau.
Jacques Baschieri
Le goût amer de la guerre persévère.
Les atrocités dans les cités défient la pitié
La douleur, le malheur, la peur,
Dardent leurs épines, cassent les échines
Le sang est maître du temps.
Les bombes nourrissent les tombes
Le ciel hurle, l’horreur demeure.
Les larmes répondent aux armes
La terre de nos pères autrefois prospère
Geint d’un profond chagrin.
L’avenir sera pire
Et déjà il expire.
Les derniers remparts s’écroulent de part en part
Le tunnel est sans issue, l’espérance est perdue.
Les fissures lézardent à jamais les murs.
Nos âmes sont mises à nu dans ce drame
Les belligérants sont gagnants
De ces supplices, nous sommes complices.
Le regard de l’astronaute se détourne
Le chagrin voile malgré lui son chemin
Qui vient s’immiscer dans ce charnier ?
La lune ?
Sérieux ?
Michel Keukens
Détourne de moi ton oeil vert,
Où rutile un rayon d'enfer ;
Détourne de moi ton sourire
Qui mettrait un saint en délire ;
Détourne de moi ton oeil vert.
Cache ta chevelure fauve
Qui de ta résille se sauve,
Ainsi qu'un serpent, sur ton cou.
Nisida, j'en deviendrai fou ;
Cache ta chevelure fauve.
Et tais-ta voix, terrible femme,
Ta voix qui sait aller à l'âme,
Qui fait trembler, qui fait pâlir
Qui fait rester quand on veut fuir ;
Et tais ta voix, terrible femme.
Cache de pied leste et mignon
Qui rendrait des points au démon :
Dans tes courses aériennes,
Lorsque tu traverses les plaines,
Cache ce pied mignon.
Tu n'es pas belle, Nisida ;
Mais, hélas ! Satan t'accorda
Ce charme épouvantable, étrange,
Qui tient du démon et de l'ange ;
Tu n'es pas belle, Nisida.
Et je te hais ou je t'adore,
Lequel ? je n'en sais rien encore !
Femme, quand il s'agit de toi
Tout sort de la commune loi ;
Oui, je te hais ou je t'adore !
Au marché des sorcières
On vend de tout un peu,
De verts crapauds baveux
Et des nœuds de vipères ;
On vend des basilics
À l'œil fixe et glacé
Sous leur lourde paupière,
Des chèvres, des aspics,
Des onguents mystérieux.
Au marché des sorcières,
On vend de gros chats noirs
À queue blanche, à l’œil bleu,
Aux moustaches de feu
Qui s’allument le soir,
Et des chauves-souris
S’agrippant aux cheveux.
Chaudrons ! Chauds les chaudrons !
Les plus vieux, les plus laids !
Voyez, voyez mes prix !
Qui n'a pas son balai ?
Au marché des sorcières,
On vend des bilboquets,
Des cloportes broyés,
Des champignons mortels,
Du venin de cobra
Mélangé d’antigel,
De la crème de rats,
De la poudre de verre
Et du marbre pilé.
Au marché des sorcières,
On vend d’affreux chacals,
Des sangsues en bocal,
Des pâtés de poussière,
Avec des œufs pourris
Et des insectes gris.
Au marché des sorcières,
On vend des araignées
Veloutées et charmantes,
Des pieuvres anémiées,
De noirs corbeaux qui chantent,
Des hiboux, des chevêches,
Des squelettes qui sèchent
Comme des serpillières.
Si vous passez par là,
Ne vous arrêtez pas !
On vous mettrait en cage,
Et, gavé de fromage,
On vous vendrait au poids.
D'un grand coup de baguette,
On vous transformerait
En cochon engraissé.
N'arrêtez pas, ne faites
Que prendre une pincée
De poudre d’escampette.
Jacques CharpentreauAllez, mes chansons, vers le solitaire et l'inassouvi,
Allez aussi vers le tourmenté, allez vers l'asservi-par-habitude,
Portez-leur mon mépris pour ceux qui les oppriment.
Allez telle une grande vague d'eau fraîche,
Portez mon mépris pour ceux qui oppriment.
Parlez contre l'oppression aveugle,
Parlez contre la tyrannie du non-poème,
Parlez contre les prisons.
Allez vers la provinciale qui se meurt d'ennui,
Allez vers les femmes dans leurs maisons.
Allez vers les mal mariés,
Allez vers ceux qui dissimulent leur échec,
Allez vers les couples dépareillés,
Allez vers l'épouse achetée,
Allez vers la femme imposée.
Allez vers ceux qui ont un désir fragile,
Allez vers ceux dont les passions fragiles sont déjouées,
Allez tel un fléau à travers la morosité du monde ;
Allez à la pointe des mots contre ceci,
Renforcez les liens délicats,
Ramenez la confiance sur les algues et les filaments de l'âme.
Allez avec bienveillance,
Allez libérer la parole.
Soyez avides de trouver des maux nouveaux et un bien [nouveau
Soyez contre toute forme d'oppression.
Allez vers ceux qui sont morts entre deux âges,
Allez vers ceux dont l'intérêt s'est perdu.
Allez vers l'adolescence étouffée par la famille —
O combien est-il odieux
De voir trois générations emmêlées dans une maison !
Tel un viel arbre avec ses bourgeons,
Et des branches qui pourrissent et tombent.
Beau papillon près du sol,
à l'attentive nature
montrant les enluminures
de son livre de vol.
Un autre se ferme au bord
de la fleur qu'on respire - :
ce n'est pas le moment de lire.
Et tant d'autres encor,
de menus bleus, s'éparpillent,
flottants et voletants,
comme de bleues brindilles
d'une lettre d'amour au vent,
d'une lettre déchirée
qu'on était en train de faire
pendant que la destinataire
hésitait à l'entrée.
Rainer Maria Rilke
(1875-1926)S’il ne pleut pas ce soir,
le monde
prendra feu
par ces roses.
Si je brûle un jour –
ma terre est
fibres et racines
pour
la masse enflammée
du soleil,
à chaque élément
son feu –
Si je brûle un jour
veuillez planter mes cendres.
Extrait du recueil Mon soleil
Traduit du grec par Ioannis Dimitriadis
J’ai envie d'océan, d’une grande marée
De déferlements fous et du profond mystère
De ses reflets trompeurs qui m'ont accaparé
D’un océan lointain réputé sans frontière
J’ai envie d’océan, dans toute la beauté
Du corail des lagons de la faune marine
De ses mythes secrets, de son immensité
D’algues échevelées, de la couleur chagrine
Qui le teint bien souvent d'une mauvaise humeur.
J’ai envie d’océan, pour tout ce qu'il abrite
Au-delà du savoir, connaître sa limite
Qui s'étend bien plus loin que mes désirs d’ailleurs.
Je veux un océan qui joue à cache-cache
Avec mes souvenirs sous un ciel bleu sans tâche.
Jacques Baschieri
Au clocher de l’église s’accrochent mes printemps
Telle une carte postale imperméable au vent
Je ne vais à la messe y mange des marrons
Sa fête de la châtaigne même je n’ai pas un rond
Cette église cœur de ville au doux parvis fleuri
Cueille mon questionnement avec mon chien assis
Les dimanches de novembre tout pleurant de grésil
Portugal à l’honneur l’amitié sans l’exil
Je ne suis religieuse père juif mère chapelet
Fleure bon l’adolescence en son sein petit lait
Mon Perreux d’adoption sa pierre est mon essence
Ma liberté sereine mon guide et mon errance
La robe de communion flotte sur ma rivière
Mon poème mes serments ici de saines prières
Depuis bientôt trente ans je suis ton amoureuse
Ni maitre ni amant je suis ta bienheureuse
C’est mon petit village à la broche bien fleurie
L’enfance et le grand âge aux parfums d’harmonie
J’y exerce mon art bienveillance paternelle
J’ai le cœur à la fête mes amours éternelles
Quelque part, quelqu’un que tu as aimé
mais que tu n’aimes plus
marche dans les rues d’une ville où tu ne t’autorises plus à aller.
Quelque part, des montgolfières prennent feu dans le ciel paisible.
Au sol, les gens qui s’ennuient les regardent
et se disent qu’ils ont bien fait de ne pas y monter,
même si ça avait l’air amusant.
Quelque part, des baleines s’échouent sur la plage.
Elles poussent des chants qui s’enfoncent loin dans le sable,
mais leurs voix ne portent que dans l’eau.
Quelque part, une personne que tu as oubliée regarde une photo de toi.
Elle veut t’envoyer un message, mais se ravise.
Elle a passé du temps à l’écrire,
et toi, ici, tu n’en sais rien.
Quelque part, des saumons remontent des rivières.
Une fois de l’autre côté, des pêcheurs les attrapent avec des filets,
et la rivière continue de couler.
Quelque part, près d’un volcan qui respire,
tombent des flocons de cendre d’hiver.
Ils recouvrent des algues en fleurs que personne n’a jamais vues,
mais qui continuent d’être belles.
Quelque part, la personne que tu attends
depuis que tu écris des poèmes
s’est mise à ta recherche.
Tu sais qu’il est possible qu’elle ne te trouve jamais.
Tu es triste,
car tu réalises que le monde est si vaste,
et que ce qui se passe sans toi
se passe sans toi.
François Lescop Galindo
(1991-aujourd'hui)
François Lescop Galindo travaille pour l’ONU dans le domaine de la diplomatie en contexte de conflit armé, un métier qui l’amène à changer de pays presque chaque année et à évoluer dans des environnements où la beauté se fait parfois rare. La poésie est devenue pour lui une manière de respirer, de trouver un espace intérieur quand celui autour de moi se referme. Il n'a jamais rien publié, mais aujourd’hui il a décidé de se lancer et de partager ses premiers textes.
Zbigniew Herbert (1924-1998)
Poète et dramaturge polonais, Zbigniew Herbert est né dans une famille de la petite bourgeoisie polonaise attachée aux traditions. Il est l'auteur de pièces radiophoniques, de chroniques et d’essais. Sa famille déménage à Cracovie en 1944, fuyant les troupes soviétiques « libératrices ». Il y a été témoin des violences nazies et des nationalistes ukrainiens, après avoir vécu, de 1939 à l’été 1941, l’occupation soviétique et son cortège d’exécutions sommaires, de déportations. Il n’a jamais oublié. Jeune poète, il n'adhère pas au réalisme socialiste, Il a dû attendre la libéralisation du régime stalinien, en 1956, pour publier son premier recueil, Corde de lumière. Immédiatement reconnu et célébré par la critique, il a pu multiplier les lectures et les présentations publiques ; et malgré les humiliations et tracasseries multiples des communistes, vivre chichement de sa plume, écrire et publier régulièrement en Pologne et à l’étranger. Il a également beaucoup voyagé en Europe occidentale et aux États-Unis, collectionnant les bourses et dispensant des enseignements. Refusant systématiquement de s’exiler, il a cependant séjourné de longues années en France, en Allemagne et en Californie. Après la chute du communisme en Pologne, en 1989, il reste un témoin engagé des évolutions de son pays. Il meurt en juillet 1998 à Varsovie des suites d’une longue maladie pulmonaire.
→ Sa biographie sur Wikipédia
J’ai ouvert la porte donnant sur le jardin
Sur le silence joyeux du chant des oiseaux
Juste le murmure de ma respiration
Comme une musique métronome
Dans l’après-midi bleu du printemps
De mes soixante printemps
Je me suis assise
Sur le banc de pierre
J’ai prêté l’oreille pour écouter
Le son rassurant
De l’eau qui coule
A la fontaine de mon âge
Je n’entendais plus que la voix du bonheur
Maternelle à l’instar du baiser d'un pétale
Paternel tel un chaud rayon de soleil
Un vent léger
Délicat
Parfumé
Dansait dans l’air d’avril
Semblant jouer de la harpe
Un sentiment de plénitude
Défroissait les plis de ma robe en lin
Effaçant les rides de mon front
Je me prenais pour une abeille
A butiner les sourires floraux
Une larme d’extase
Perlait sur ma joue
Comme le miel
Je savais que je vivais pleinement
Le meilleur instant de mon existence
C’était là mon plus beau cadeau
d’anniversaire
Je me mis à trinquer à la nature
A la douceur du jour
A la blancheur de la colombe
A l’envol du colibri
Il était grand temps d’être heureuse
Je fis alors un vœu
Que l’homme ne cultive plus
Que de grands champs de blé
Les vignes sauvages
Et apprivoise le vol des coccinelles
J’étais libre
Je venais de briser les chaines de mon tourment
Une plume blanche valsait
Au-dessus de mon âme
En apesanteur
Signe d’espoir d’un lendemain meilleur
De la paix sur la terre
De l’amour planétaire
Dans tant de temps précieux
D’herbe fraiche coupée
De sève de mon arbre
De son feuillage bienveillant
L’odeur
D’un thé à la menthe fumant
M’a donné l’heure
Je siestais éveillée
Je savourais mon premier gouter de plaisir
Comblée de pensées roses
Semblables au champ de l’aube
Je t’aime pour toutes les femmes
Que je n’ai pas connues
Je t’aime pour tout le temps
Où je n’ai pas vécu
Pour l’odeur du grand large
Et l’odeur du pain chaud
Pour la neige qui fond
Pour les premières fleurs
Pour les animaux purs
Que l’homme n’effraie pas
Je t’aime pour aimer
Je t’aime pour toutes les femmes
Que je n’aime pas
Qui me reflète sinon toi-même
Je me vois si peu
Sans toi je ne vois rien
Qu’une étendue déserte
Entre autrefois et aujourd’hui
Il y a eu toutes ces morts
Que j’ai franchies
Sur de la paille
Je n’ai pas pu percer
Le mur de mon miroir
Il m’a fallu apprendre
Mot par mot la vie
Comme on oublie
Je t’aime pour ta sagesse
Qui n’est pas la mienne
Pour la santé je t’aime
Contre tout ce qui n’est qu’illusion
Pour ce cœur immortel
Que je ne détiens pas
Que tu crois être le doute
Et tu n’es que raison
Tu es le grand soleil
Qui me monte à la tête
Quand je suis sûr de moi
Quand je suis sûr de moi
Tu es le grand soleil
Qui me monte à la tête
Quand je suis sûr de moi
Quand je suis sûr de moi
Extrait du recueil Le Phénix
Le maître est mort
par une nuit sans borne.
Le crépuscule sidéral
parsemé de nébuleuses
a laissé derrière lui
la pantomime
d’une vie parachevée
dans une apothéose obscure
hantée de paraboles
Symbolisme pré figuratif
d’un anéantissement programmé.
Coup de foudre brutal.
Endeuillissement préfacé
où les controverses gravissent
les degrés transcendantaux
de l’apoplexie, pour
finalement aboutir
au diagnostic apocalyptique
version apocryphe
d’une tireuse de cartes
sur l’existence d’un art
d’une passion
d’un Dieu.
Sous l'écume des vagues
Je suis allée surfer
La mer était si belle
que j'ai voulu rester
Il y a longtemps que j'espère
bonheur ivresse liberté
Dans les eaux océanes
je me suis retrouvée
tout au fond des abysses
les baleines chantaient
Il y a longtemps que j'espère
bonheur ivresse liberté
Au plus près du gai soleil
les dauphins répondaient
en un fou-rire d'ange
qui ne cessait jamais
Il y a longtemps que j'espère
bonheur ivresse liberté
Gouffres bleutés étranges
lumières argentées
où l'esprit s'éparpille
en milliers de bulles
dans ces douceurs marines il y a
bonheur ivresse liberté
© Denise DODERISSE
Caressé par l'embrun quand un soleil sublime
Et triomphal revient de son exil d’hiver
Aux couleurs du printemps le paysage rime
Le ciel et l’horizon s’étreignent en un vers
Ici soleil et vent sont des amis pérennes
Des jaunes ajoncs aux rochers roses et blancs
L’océan, sanglots longs, pleure au bal des sirènes
Tourbillonne en couleur aux caprices du temps
Fibre après fibre il sculpte en formes incertaines
Des macramés d'écume un filet innocent
Avec les algues rouges qui forment des chaînes
La plage de galets semble rayée de sang
L’astérie bleue sauvée d’un désastre récent
Baise des écailles posées sur une traîne
Formée grain après grain de sable rougissant
La nature a signé toute la mise en scène.
Jacques Baschieri
L’hiver ce long hiver a daigné se mourir
Laissant place aux rayons d’un merveilleux printemps
Les chagrins les tourments décident d’en finir
La fleur de coton dort sous un soleil clinquant
Précoce cette année l’astre géant en flammes
Illumine les cœurs réchauffe les entrailles
De la terre de nos terres de la guerre et ses drames
J’éloigne les sorcières avec des gousses d’ail
Je fume les corbeaux la noirceur la douleur
Des paquets de veloutes à cramer mes poumons
Mais profondément j’aime l’aube rose à son heure
La vallée le ruisseau et la blancheur du mont
Je m’arme de patience et j’écris des poèmes
Peut-être qu’un des nôtres va lire mes désirs
Posés en filigrane pour qu’enfin quelqu’un m’aime
Bien avant qu’un jour moche dans mon dernier soupir
Pour Boris Pasternak
© Varlam CHALAMOV
Varlam Chalamov
(1907-1982)
Ecrivain, poète et dissident soviétique, Varlam Chalamov a connu la prison, les camps et l'exil, presque sans interruption de 1929 à 1956. Né dans une famille aisée, sa famille est ruinée pendant la révolution de 1917. A partir de 1931, il publie ses premières oeuvres. En 1937, il est condamné à cinq ans de bagne pour « activité contre-révolutionnaire trotskiste ». Il est envoyé en Kolyma, dans cet Extrême-Orient soviétique. Dans des conditions inhumaines, il travaille dans différentes mines, d'or en particulier. Il n'est en fait libéré de sa peine qu'en 1951, mais reste assigné à résidence à Kolyma. Il écrit de la poésie et commence la rédaction des "Récits de Kolyma". Officiellement réhabilité en 1956, Les Récits de Kolyma sont refusés en URSS mais publiés à l'étranger en 1960. Il ne perçoit aucun droit d'auteur. Isolé et malade, Varlam Chalamov meurt en 1982, aveugle et sourd, dans un hôpital psychiatrique de Moscou, où il a été transféré contre son gré. De son vivant, il n'a publié dans son pays que quelques recueils de poèmes.
Les bras en croix
je cours
saute
volte
vole presque
sur les quais du fleuve en crue
sur l'onde dansent les flammes des réverbères
j'y cherche beauté libre
celle des origines
car je viens d'aval
d'un sang d'iode et de sel
de cette eau sauvage
rebelle et sans réponse
qu'allais-je me perdre en amont
vers la source
par vaux et démons
retrouver l'âme
l'amour
je t'aime
en toutes saisons
pour toutes ces raisons
et l'irraison
Extrait de © Autobiopoèmes, Amour(ette)s
Un soir nous nous promenions toutes les deux
près du lac, maman. Les cygnes
glissaient lentement sur l’eau
dans la douce lumière du soir qui tombe.
Reflétée sur ton visage fatigué
la blancheur de la lune.
Mais tu n’es plus là. La lune
se dérobe, se perd dans les flots
ensemble avec ton splendide portrait
et le souvenir de cette nuit.
Je plonge mes mains dans l’eau :
ton image je l’ai entre mes doigts.
Traduit en français par Germain Droogenbroodt & Elisabeth Gerlache
De majestueux bouquets d’anémones japonaises blanches,
En gerbes somptueuses élégamment se penchent
Au aléas de la pluie et du vent !
Bourrasques, tourbillons, agitations du vivant.
Leur unique œil de cyclope me scrute avec pertinence,
Étamines vertes et pistils orange.
Assemblées, unies, en communautés, en familles,
Montrant sobre beauté mêlée de la pudeur des jeunes filles,
De fleurs pimpantes graciles, charmantes.
Pénitentes pacifistes en aubes blanches de religions antiques.
Immobiles, pourtant elles semblent se mouvoir de façon atypique.
Le soir venu elles se ferment comme paupières closes.
Puis aux premières lueurs
Juchées sur leurs tiges hautes
Elles s’ouvrent à la vie, au bonheur de vivre à la lumière chaude.
Dispensant aux regards, au fond de l’âme
Un plaisir indicible d’un spectacle plein de charme.
Raymond Bourmault
Je descends au centre-ville,
À côté du tram qui passe
Comme s'il faisait signe.
La cathédrale Saint-Jean perfore de bleu
La couleur grise du ciel.
Sur le chemin,
L'hiver sait saillir de son jour diffus.
L'endurance revient
Au cœur des palpitations douces
Comme les futurs papillons.
Une chrysalide paisible au tréfonds de soi
Écoute la nature citadine
Sans se soucier des outrances de quels fous
Devenues ordinaires.
Adorer l'instant,
Marcher au rythme extraordinaire du vent
Assure une musicalité ascendante
Aux oreilles les plus encombrées.
Que j'aime le silence qui jouxte
Le brouillard discret.
Un pas, puis un autre vers la vie,
Le monde qui va juste envers soi :
Un régal au-delà des saveurs !
Le printemps explose
Dans des orgies de couleurs éblouissantes.
La vie se réveille et s’impose dans sa vigueur puissante.
Le désir d’exister gonfle de vitalité les bourgeons ;
La nature trépigne d ’impatience à s’exhiber
En déflagrations colorées.
Les arbres dénudés,
Qui étaient la risée des vents,
Se vêtent de parures superbes
Dont rêvent les autodéclarés grands couturiers.
Ils arborent des voiles prêtes aux navigations aériennes.
Sans se mouvoir, lestés par des racines qui les retiennent.
Le merle, oiseau ténor, de la cantate des passereaux
Enchante le décor en l’honneur des anges.
Rodant fabuleux dans un ciel conquis par des nuages roses oranges !
Le tintement joyeux du clocher proche,
Célèbre l’angélus stimulant même les cumulus !
Les mésanges surprises par la météo précoce
S’affairent dans des allers et retour rapides à la construction de leurs nids !
Ne cessant leur œuvre comme on chante une simple litanie.
L’observateur ébloui,
Ému et ragaillardi
Reste coi devant le superbe spectacle inouï.
Raymond Bourmault
Le long des allées claires
De mon âme sereine
Je remercie la terre
De faire de moi sa reine
Le miroir du silence
Son amour son mirage
La solitude en France
Le bonheur d’être en cage
Libre au-delà du fleuve
De mourir de souffrance
Pour devenir une veuve
Quelle désespérance
J’apprécie mon quartier
Ma rivière son courant
Esclave très enchantée
Bohémienne du temps
Sur le thème du Printemps des Poètes 2026 : Liberté...
Un mot m’a raconté la couleur des saisons
Le vert du printemps
Le bleu d’un ciel d’été
Les ors de l’automne
La blancheur de l’hiver.
Alors, j’ai picoré dans un abécédaire
Des mots pour vous dédier cette ballade.
Les mots inventent des histoires
Qui se racontent le soir devant la cheminée.
Les histoires se teignent de propos
Chimériques, menteurs ou enjôleurs.
Quand les silences imagent la nouveauté d’un mot.
Les images nous content des histoires de vie
Les contes imaginent bien souvent nos envies.
Les mots qui tourbillonnent nous donnent des vertiges
On se croit écrivain, historien ou poète
Alors de sacrés mots nous parlent du divin.
Mais parfois capricieux ils irritent la langue
Pour nous laisser souvent un zest d’amertume
Car tantôt le poète a d’amers pensers.
Quand ils sont fantasques, judicieux ou légers
Ils nous parlent de beauté, laideur ou lâcheté.
Qu’ils soient antinomiques ou bien réinventés
Ils écrivent l’histoire éphémère des choses
L’épopée symphonique d’un célèbre opéra.
Le poète et le peintre leur sont amis de cœur
Car les mots peuvent décrire la couleur du temps.
Peintre et poète deux mots, deux arts
Qui s’écrivent en couleur.
Avant le délai fixé où tout est millimétré,
elle relit avec soin le chapitre qui s’y rapporte,
mémorise les photos, les plans, les nota bene,
et récapitule l’ordre que l’intervention comporte.
Si près du but, le stress est absent, comme digéré.
Un peu de yoga fictif et une profonde respiration
complètent le cocktail qu’elle s’est toujours imposée
pour en récolter le fruit au moment de l’action.
Après avoir revêtu l’habit de circonstance,
elle laisse couler l’eau chaude savonneuse sur ses mains.
Les bras levés, du pied elle ouvre la porte coulissante.
Gants mis, masque rajusté, elle s’en remet au destin.
Un salut discret aux collègues et tout le monde attend
le feu vert de l’anesthésiste qui, un œil sur ses machines,
veille au grain. Puis viennent les mots distincts que l’on entend :
« scalpel », « pince », « suction », « cut », comme une stricte mélodie.
Sur fond de ballet d’instruments, les ordres fusent gentiment.
C’est un combat contre la montre, chacun à sa place.
Le temps presse. Des lames qui coupent jaillit du sang.
Les organes sont lavés, recousus, remis en place.
Les collègues respirent et se congratulent respectueusement.
Ils peuvent quitter le bloc stérile, l’esprit soulagé.
Un repas léger et bienfaisant les attend.
Déjà la prochaine intervention est programmée.
Le travail et la lutte pour la survie sont ardus.
Même si l’on est las, on se doit à tout prix d’être là,
Toujours prêt à répondre à l’urgence et à son dû.
Balayés les états d’âme, les doutes et les pourquoi.
Parfois un choix s’impose : quelle option privilégier ?
Il faut réagir vite, prendre la bonne décision,
celle qui va déterminer la suite de la destinée,
qui va pencher le plus vers une probable guérison.
Ça s’apprend. Lors des moments sans, en nous on redit
cette magnifique phrase dans laquelle tout est dit,
celle qu’a chanté pour nous dans toute sa simplicité,
Bourvil, cet homme de paix, de joie et de sérénité :
« On a donné chacun de tout son cœur ce qu’il y avait en nous de meilleur ».
Michel Keukens