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Posté le 16/10/2019 - Thème : Société

Questions

Ceux qui ont des chaînes
Et voient leurs disques augmenter
Trouveront-ils jamais le temps
De tout écouter ?
Et ceux qui ont des frigidaires
Sont-ils plus avancés
Que ceux qui font leur marché
Rien que pour une seule journée ?
Les abonnés du téléphone
Sont-ils privilégiés ?
Peut-être on peut communiquer
Autrement qu'avec ces appareils.
Ceux qui possèdent la télé
Font-ils une sorte d'apprentissage
De l'abrutissement total
Ou bien d'un autre moyen de
Transmettre les images ?
Et ces machines à laver la vaisselle
Donnent-elles plus de liberté
Ou est-ce qu'elles nous entraînent pas plus
Dans la ronde des prisonniers ?
Tous ceux qui ont l'électricité
Sont-ils mieux éclairés
Que ceux qui se couchent avec le soleil
Et qui le regardent se lever ?
Et la bagnole, notre Dieu
Va-t-elle nous transporter
Vers un pays merveilleux
Où règnent l'amour et la paix ?
Ou existe-t-il d'autres transports
Pour nous emmener
Vers la porte de sortie
Vers une autre destinée ?
Et tous ces biens qui nous obligent
A payer les frais
Tous les jours notre belle nature
Un peu plus dénaturée.
On dit qu'il n'est jamais trop tard
Pourvu que ça soit vrai
Car si les arbres venaient à mourir
Alors qu'est-ce qu'on ferait ?
Et après toute cette frénésie
Tant de travail acharné
Pour gagner l'argent nécessaire
Pour acheter plus, plus consommer.
Entendrons-nous cette voix
Qui nous appelle toujours
La seule voix à suivre
Celle de l'amour.
Non elle n'a jamais cessé
De nous appeler
En attendant que notre descente
Aux enfers soit terminée.

© Graeme ALLWRIGHT

Graeme Allwright (1926-)
Né en en Nouvelle-Zélande, Graeme Allwright est auteur-compositeur-interprète français d'origine néo-zélandaise. Il a en particulier adapté et introduit en français les œuvres du protest song américain ainsi que de nombreuses chansons de Leonard Cohen. Cette chanson fait partie de l'album du même nom paru en 1978. Plus de quarante ans après, elle n'a pas pris une ride...
Autre texte :
Petit garçon
Sa biographie :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Graeme_Allwright

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Posté le 16/10/2019 - Thème : Vie

Le temps de vivre

Déjà la vie ardente incline vers le soir,
Respire ta jeunesse,
Le temps est court qui va de la vigne au pressoir,
De l’aube au jour qui baisse,

Garde ton âme ouverte aux parfums d’alentour,
Aux mouvements de l’onde,
Aime l’effort, l’espoir, l’orgueil, aime l’amour,
C’est la chose profonde ;

Combien s’en sont allés de tous les cœurs vivants
Au séjour solitaire
Sans avoir bu le miel ni respiré le vent
Des matins de la terre,

Combien s’en sont allés qui ce soir sont pareils
Aux racines des ronces,
Et qui n’ont pas goûté la vie où le soleil
Se déploie et s’enfonce.

Ils n’ont pas répandu les essences et l’or
Dont leurs mains étaient pleines,
Les voici maintenant dans cette ombre où l’on dort
Sans rêve et sans haleine ;

— Toi, vis, sois innombrable à force de désirs
De frissons et d’extase,
Penche sur les chemins où l’homme doit servir
Ton âme comme un vase,

Mêlé aux jeux des jours, presse contre ton sein
La vie âpre et farouche ;
Que la joie et l’amour chantent comme un essaim
D’abeilles sur ta bouche.

Et puis regarde fuir, sans regret ni tourment
Les rives infidèles,
Ayant donné ton cœur et ton consentement
À la nuit éternelle.

Anna de Noailles (1876-1933)
Poétesse et romancière française d'origine roumaine, la comtesse Anna de Noailles passe son enfance entre Paris et le lac Léman où ses parents ont une propriété. En épousant Mathieu de Noailles, elle fait partie de la haute bourgeoisie parisienne et attire l'élite intellectuelle, littéraire et artistique dans son salon situé avenue Hoche. Son premier recueil, Le Coeur innombrable (1901) eut un succès retentissant. Elle fut la première femme commandeur de la Légion d'honneur. Son lyrisme passionné s'exalte dans une œuvre qui développe, d'une manière très personnelle, les grands thèmes de l'amour, de la nature et de la mort.
Autre texte :
Les saisons et l'amour
Source : http://www.annadenoailles.org/

Posté le 10/10/2019 - Thème : Temps

Mémoires des pluies

Combien de fois les pluies de l’aube m’emportèrent
en rêve sur leur chemin lentement et heureuse,
vers le cristal des champs, entre des files de pins,
recherchant les bienfaits d’une lumière étonnante ;

Combien de fois les ai-je vues revenir aux fenêtres
éteintes, parmi les arbres égarés dans les tumultes
purs de leurs ondes, enlacées aux rubans
du souvenir qui peuple ces murs transparents.

Je les entendis, éblouie, frapper sur les lucarnes
avec la suave insistance qui précède les éclairs,
alors que dans le feuillage luisaient les gemmes
liquides où baignent les fleurs et les tiges.

Toujours dans ces rumeurs je perçus l’écho d’un piano
qui séduisait le jardin de ses douces distances,
et découvris dans la façon de ces tissages
une profonde serre, bleu ciel en été,

Les colonnes et les statues asiatiques d’un temple,
des meutes qui dévalaient au pied d’une pente,
un Mercure entre platanes et senteurs extatiques
qui mouraient en désordre dans la nuit.

Je vis dans les trames troubles les déluges antiques
qui enfermaient les arbres, les tours et les hommes,
les villes naissantes et les champs blonds de blé.
dans des tombeaux de boue qui n’avaient pas de noms ;

Et dans les trames distinctes, seuls, prédestinés,
les noms préférés tournaient en cercle
jusqu’à trouver en dociles mètres amoureux
les vers remémorés, les vers promis.

© Silvina OCAMPO

Silvina Ocampo (1903-1993)
Figure majeure de la littérature argentine, Silvina Ocampo étudie le dessin et la peinture à Paris avec Giorgio de Chirico et Fernand  Léger avant de se consacrer à la littérature vers l'âge de trente ans. Sa soeur, Victoria, femme influente et éditrice, lui propose d'écrire pour sa revue Sur, des articles, nouvelles et poèmes. C'est par l'entremise de cette revue qu'elle se fait connaître du grand public.
Sa biographie sur Wikipédia

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Posté le 30/09/2019 - Thème : Femme

Fructidor

Velouté de pêche… sur un teint d’abricot…
Un charme rayonnant jusque dans ses prunelles !
La cerise rougit comme un coquelicot
Devant cette nature à la fraîcheur d’airelles.

Ses cheveux flamboyants, aux tons de mirabelle
Possèdent un toucher pareil au lait d’amande
Ses bras prêts à l’envol, telle une tourterelle
Ont la fragilité des raisins qui se fendent.

Dans la douceur du soir d’un automne annoncé
Elle promène ainsi sa beauté printanière
Offrant au monde entier comme une panacée
Sa jeunesse éclatante… et pourtant éphémère.

Au jardin d’Hespérides , elle était une fée
Sylphide vaporeuse… éclat de volupté…
Par le chant d’un zéphyr, joliment décoiffée
Cueillant les pommes d’or de l’Immortalité ! …

© Jacqueline COMMARD

Jacqueline Commard
Jacqueline Commard est née à Angers. Elle est membre de plusieurs Académies littéraires et a obtenu, au fil des années de création poétique, de nombreuses distinctions de poésie. Elle participe également à plusieurs revues ou anthologies poétiques depuis de nombreuses années et a publié plusieurs recueils. Pour elle, la poésie est une fenêtre toujours ouverte qui permet de s’oxygéner, de valoriser ce qui semble banal et de sublimer le beau. Elle aide aussi à se poser un instant au bord de son chemin de vie pour… tout simplement admirer !

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Posté le 30/09/2019 - Thème : Nourriture

Au fond de la casserole

(A Roger Lahu)
Le pot-au-feu popote
dans la grande nuit qui tombe
les poireaux
les carottes
les patates et la viande
dessinent des fantômes
en buée sur les vitres
je vous attends
en mijotant
en bouillonnant
comme un vieux plat
d’automne
au fond de la cocotte
ma colère
mes silences
et ma connerie d’homme
quand vous serez là
la nuit sentira bon
et moi je serai
cuit

© Thomas VINAU

Thomas Vinau
Né en 1978 à Toulouse, Thomas Vinau est poète. Il vit dans le Lubéron. Il est l’auteur de romans, de nouvelles, de recueils de poésie et d’un album de jeunesse chez Motus. Ses textes parlent du quotidien, avec douceur et tendresse.
Autre texte :
L'ardoise noire
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Posté le 23/09/2019 - Thème : Lieux

La maison d'Hélène

II a suffi du liseron du lierre
Pour que soit la maison d'Hélène sur la terre
Les blés montent plus haut dans la glaise du toit
Un arbre vient brouter les vitres et l'on voit
Des agneaux étendus calmement sur les marches
Comme s'ils attendaient l'ouverture de l'arche
Une lampe éparpille au loin son mimosa

Très tard les grands chemins passent sous la fenêtre
II y a tant d'amis qu'on ne sait plus où mettre
Le pain frais le soleil et les bouquets de fleurs
Le sang comme un pic-vert frappe longtemps les coeurs
Ramiers faites parler la maison buissonnière
Enneigez ses rameaux froments de la lumière
Que l'amour soit donné aux bêtes qui ont froid
À ceux qui n'ont connu que la douceur des pierres

Sous la porte d'entrée s'engouffre le bon vent
On entend gazouiller les fleurs du paravent
Le coeur de la forêt qui roule sous la table
Et l'horloge qui bat comme une main d'enfant

Je vivrai là parmi les roses du village
Avec les chiens bergers pareils à mon visage
Avec tous les sarments rejetés sur mon front
Et la belle écolière au pied du paysage.

© René-Guy CADOU

René-Guy Cadou (1920-1951)
Poète français qui grandit dans une ambiance de préaux d’écoles, de rentrées des classes, de beauté des automnes, de scènes de chasse et de vie paysanne qui deviendront plus tard une source majeure de son inspiration poétique. Fils d'instituteurs, il devient lui aussi instituteur et rencontre Hélène, le grand amour de sa vie qui fut aussi l'inspiratrice de nombreux recueils. Durant l'Occupation allemande, il témoigne de son soutien à la Résistance par ses écrits et son désir de dénoncer la barbarie nazie. Il composera un nombre considérable de poèmes avant que la maladie ne l'emporte prématurément à l'âge de 31 ans.
Autre texte :
La saison de Sainte-Reine
Site officiel Hélène et René-Guy Cadou : http://www.cadou-poesie.net/

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Posté le 21/09/2019 - Thème : Temps

Eternité

Elle est retrouvée.
Quoi ? – L’Eternité.
C’est la mer allée
Avec le soleil.

Ame sentinelle,
Murmurons l’aveu
De la nuit si nulle
Et du jour en feu.

Des humains suffrages,
Des communs élans
Là tu te dégages
Et voles selon.

Puisque de vous seules,
Braises de satin,
Le Devoir s’exhale
Sans qu’on dise : enfin.

Là pas d’espérance,
Nul orietur.
Science avec patience,
Le supplice est sûr.

Elle est retrouvée.
Quoi ? – L’Eternité.
C’est la mer allée
Avec le soleil.

Arthur Rimbaud (1854-1891)
Figure première de la littérature française, Arthur Rimbaud a écrit ses premiers poèmes à 15 ans. Il entretient avec Verlaine une relation tumultueuse, avec lequel il mènera une vie d'errance et de bohême, entre drogue et alcool. Ses idées marginales, anti-bourgeoises et libertaires le poussent à une vie aventureuse. Il finira par abandonner la poésie pour voyager en Europe et en Afrique où il sera commerçant. Une synovite au genou précipitera son retour à Marseille où les médecins l'amputeront de la jambe droite. Son état de santé s'aggrave et il meurt à trente-sept ans d'un cancer généralisé.
Autres textes :
Oraison du soir
Le buffet
Première soirée
Ma bohême
Sa biographie sur Wikipédia

Posté le 15/09/2019 - Thème : Amour

Miroir de mon rêve

J’ai peint, dans ton royaume de bonheur
L’ivresse de ta beauté, en mon cœur
Naviguant sur les lettres de ton poème
Qu’il me plait d’arpéger et que j’aime.

Elle traverse le miroir de mes rêves
A la fraicheur d’un moment qui s’élève
Vibrant, sur le fil d’un ailleurs matineux
Suspendu aux vagues de mots lumineux.

Des images me fusent entre les vagues
D’une mélodie où mon âme divague
Ton chemin me révèle comment l’écrire
Aux couleurs imperceptibles d’un sourire.

Votre Majesté la reine, je vous quémande
Un souvenir de vous inoubliable dans ce monde
Moi qui ne suis qu’un valet dans votre palais
Et duquel un jour, je dois m’en aller.

© Boualem MIHOUB

Boualem Mihoub (1960-)
Poète originaire d'Algérie, Boualem Mihoub est professeur de français à Mostaganem. Il est aussi guitariste et compositeur. Il a publié plusieurs recueils de poésie.

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Posté le 11/09/2019 - Thème : Société

Mon père

Il était de ces gens de la plus humble souche
venus un jour en France incultes sans souliers
Je ne sais pas pourquoi l'on traite de manouches
ceux qui sont dénommés travailleurs étrangers.

Il était de ces gens arrachés à eux-mêmes
qui laissent derrière eux leur cœur et qui l'enterrent
et c'est ça se mourir à tous ceux que l'on aime
Il était de ces gens qui savent pas dire non mon père...

Je l'ai vu quelquefois au sortir de l'usine
dans le troupeau blessé des gens qu'on licencie
et ma main dans la sienne se faisait plus intime
c'est de choses-là que j'ai connu la vie.

Il était de ces gens qui ont vendu leur âme
j'entends de ces mendiants qu'on oblige à se taire
au nom du pain béni, des enfants et des femmes
Il était de ces gens qui pouvaient pas dire non mon père...

Je l'ai vu trop souvent ramper à quatre pattes
pour un chef de mon cul bouffi de sa puissance
je l'ai vu s'humilier et se couper en quatre
pour bien des petits cons qui sont princes de France.

Il était de ces gens qui sont de bons services
j'entends des menacés par ces grands mercenaires
qui disent que le pauvre a besoin de police
Il était de ces gens qui pouvaient pas dire non mon père...

Je l'ai vu quelquefois s'essouffler sous la lampe
à tracer quelques mots de mauvaise écriture
Ca sert à quoi savoir disait-il quand on rampe ?
Toi, quand tu seras grand, t'auras la vie moins dure.

Il était de ces gens amputés de révolte
qui laissent derrière eux la haine et qui l'enterrent
au cœur de leurs enfants meurtris de coups de botte
Il était de ces gens qui savent pas dire non mon père...

Vous allez le juger : c'était un être veule
Moi, pour vous le chanter, JE GUEULE !

© Daniel SLIMAK

Daniel Slimak (1939-1999)
Poète, auteur-compositeur, Daniel Slimak est né à Vesoul en 1939. Fils d'un émigré tchécoslovaque, il a passé la plus grande partie de sa vie en Franche-Comté. Professeur de maths et d'arts plastiques, chanteur « engagé », militant associatif et politique, il a été repéré par Raymond Queneau chez Gallimard, salué par Giono, encouragé par Mauriac, mais n'a jamais souhaité basculer dans le vedettariat. Une récente biographie Quand l'oiseau meurt, la chanson reste... écrite par Céline et Gérard Lambert est parue aux éditions Gunten.
D'autres textes sur ce blog

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Posté le 06/09/2019 - Thème : Nature

Sur les buissons

Sur les buissons croît la brouille
Des nuages nus. La bouche
Du parc, orties qui se mouillent,
Sent les orages, les souches.

Des soupirs, le bois se lasse.
Le ciel s’emplit de passages.
Nu-pieds, l’azur a la grâce
D’échassiers au marécage.

Comme des lèvres qui luisent,
Que la main n’a pas essuyées,
Brillent les saules, les alises,
Les pas sur la terre mouillée.

© Boris PASTERNAK

Boris Pasternak (1890-1960)
Poète et romancier russe, prix Nobel de littérature en 1958, Boris Pasternak a grandi dans un univers intellectuel fécond. Ses parents côtoient régulièrement Rainer Maria Rilke et Tolstoï, ce qui le sensibilise aux arts et aux lettres. Son recueil Ma soeur, la vie, écrit en 1917, le consacre au public russe. Pendant la Première Guerre mondiale, il enseigne et travaille dans une usine chimique de l'Oural. Cette expérience lui donne matière pour écrire la fameuse saga Le Docteur Jivago. Ce livre ne paraîtra en Union Soviétique qu'en 1985 à la faveur de la perestroïka. Tombé en disgrâce auprès des autorités soviétiques dans les années 1930, il échappe au Goulag. Il meurt dans la misère des suites d'un cancer du poumon.
Sa biographie sur Wikipédia

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Posté le 06/09/2019 - Thème : Poésie

Poésie ne peut finir

Quand toutes tes nuits, Eurydice
s’endorment en moi
s’emportent en moi
le vers dans le recueil
est irremplaçable
que le recueil ne remplace
quand toutes tes nuits, Eurydice
eurent fomenté leurs troubles
la musique fut vaine
quand toute nuit perdue
en paillette de jour
forme le livre de ma séparation
le jour à travers la nuit
s’éloigne
quand toutes cellules nouvelles
toutes nuits
se meurent d’être mises à jour
quand toutes nuits
réduites à l’aboiement de l’aube
s’emportent de leur berceau
nul est le mot
que lutte sourde ne remonte
à travers les saisons

© Charles RACINE

Charles Racine (1927-1995)
Poète suisse dont l'oeuvre fut partiellement publiée de son vivant. Il fut le contemporain ou l’ami de nombreux poètes qui écrivirent l’histoire de la poésie des années 60 et 70, comme Jacques Dupin, André du Bouchet, Jean Daive ou Michel Deguy.
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Posté le 05/09/2019 - Thème : Femme

Cette blessure

Cette blessure
Où meurt la mer comme un chagrin de chair
Où va la vie germer dans le désert
Qui fait de sang la blancheur des berceaux
Qui se referme au marbre du tombeau
Cette blessure d'où je viens

Cette blessure
Où va ma lèvre à l'aube de l'amour
Où bat ta fièvre un peu comme un tambour
D'où part ta vigne en y pressant des doigts
D'où vient le cri le même chaque fois
Cette blessure d'où tu viens

Cette blessure
Qui se referme à l'orée de l'ennui
Comme une cicatrice de la nuit
Et qui n'en finit pas de se rouvrir
Sous des larmes qu'affirme le désir

Cette blessure
Comme un soleil sur la mélancolie
Comme un jardin qu'on n'ouvre que la nuit
Comme un parfum qui traîne à la marée
Comme un sourire sur ma destinée
Cette blessure d'où je viens

Cette blessure
Drapée de soie sous son triangle noir
Où vont des géomètres de hasard
Bâtir de rien des chagrins assistés
En y creusant parfois pour le péché
Cette blessure d'où tu viens

Cette blessure
Qu'on voudrait coudre au milieu du désir
Comme une couture sur le plaisir
Qu'on voudrait voir se fermer à jamais
Comme une porte ouverte sur la mort

Cette blessure dont je meurs

© Léo FERRE

Léo Ferré (1916-1993)
Auteur-compositeur-interprète et poète monégasque, Léo Ferré a réalisé plus d'une quarantaine d'albums originaux couvrant une période d'activité de 46 ans. Il a dirigé à plusieurs reprises des orchestres symphoniques. Il se revendiquait anarchiste et ce courant de pensée a fortement inspiré son oeuvre.
Autres textes :
L'école de la poésie
Les poètes
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Posté le 04/09/2019 - Thème : Amour

Nos corps habitables

Toi mon aube déliée des brumes
mon geste à me munir aux portes du miroir
un an déjà tu vins avec l’arme de vie
creuser mon cœur au feu pour éclater en moi

un an déjà en vain de m’échapper de moi
ta chevelure et l’urne odeur de chlorophylle
et l’aine de l’automne où se glisse ma mort
et tes mains emmêlées aux racines du cri

je t’aime au nord l’oiseau blessé de l’ailehiver
je t’aime l’eau ton nom qui coule dans mon nom
la durée de ton front aux fenêtres du jour
tes lèvres qui dispersent les rives de la nuit

un an déjà en vain de m’échapper de toi
le temps me rive au temps je sais comment te vivre
je connais la saison du bateau qui chavire
à voyager le sel des paysages clos

je t’aime au chant des algues et libre ma mémoire
à piller les soleils couchés dans l’œil du soir
je t’aime au paysage des lumières violées
je t’aime dans mon âge debout sur mon passé

toi ma main droite enfin que s’invente ma croix
mon clair de cathédrale mon rire ma musique
à découvrir ensemble le règne de l’espace
toi mon geste sonore à dénouer l’absence

toi la chaude nervure aux parois de mon cri
toi ma chute mon ventre de pareille espérance
toi ma terre fragile où creuse la lumière
dans nos corps habitables éclate ma naissance

© Jean ROYER

Jean Royer (1938-2019)
Poète et écrivain québécois, Jean Royer a été critique littéraire au quotidien Le Devoir.  Il a publié une quarantaine d'ouvrages, des récits et des essais, mais aussi une vingtaine de livres de poésie.
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Posté le 04/09/2019 - Thème : Révolution

Le montagnard du Kremlin

Nous vivons sourds à la terre sous nos pieds,
À dix pas personne ne discerne nos paroles.
On entend seulement le montagnard du Kremlin,
Le bourreau et l'assassin de moujiks.
Ses doigts sont gras comme des vers,
Des mots de plomb tombent de ses lèvres.
Sa moustache de cafard nargue,
Et la peau de ses bottes luit.

Autour, une cohue de chefs aux cous de poulet,
Les sous-hommes zélés dont il joue.
Ils hennissent, miaulent, gémissent,
Lui seul tempête et désigne.
Comme des fers à cheval, il forge ses décrets,
Qu'il jette à la tête, à l'œil, à l'aine.
Chaque mise à mort est une fête,
Et vaste est l'appétit de l'Ossète.

Ossip Mandelstam (1891-1938)
Poète et essayiste russe, Ossip Mandelstam écrit cet épigramme contre Staline à l'automne 1933, ce qui lui vaut son arrestation en mai 1934 pour activités contre-révolutionnaires. Il échappe à la déportation qui est commuée en exil. Il choisit Voronej située à 600 km de la capitale où il vit misérablement avec son épouse. Ils tentent de s'installer à Moscou mais le permis de séjour leur est refusé. De nouveau arrêté en 1938, il est condamné aux travaux forcés. Après avoir subi les pires humiliations, il finit par mourir de faim, de froid et du typhus et son corps est jeté à la fosse commune. Ce poète ne sera pleinement connu et reconnu internationalement que dans les années 1970 et réhabilité en 1987 sous le gouvernement de Gorbatchev.
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Posté le 02/09/2019 - Thème : Temps

La bonne pluie

C’est la pluie, comme un frais pardon,
Sur la route qui poudroie au soleil,
Et parmi les jardins de ce printemps vermeil,
C’est le tintement clair des gouttes qui font
Des ronds dans l’eau glauque des citernes.

Sur les collines les nuages roses cernent
Amoureusement le léger horizon
Comme des lèvres humides d’anges.
Et le passant chante sur la route,
Car cette pluie ne laissera pas de fange

Au carrefour où hésite son doute,
Et le laboureur pousse la charrue,
Le dos rond sous la chaude averse
Qui fait gonfler les mottes drues,
Et le malade auprès de la fenêtre,
Que le bruit de l’eau dans les arbres berce,
Sent l’âme en sa chair renaître.

C’est la bonne pluie bénie de Dieu
Qui rafraîchit la nuque du vagabond ;
C’est la bonne pluie du paradis des cieux
Qui féconde l’œuvre du tâcheron ;
C’est la bonne pluie qui fait rire les yeux
De ceux qui savent qu’ils mourront.

Et voici le signe de l’arc-en-ciel
Sur les maisons jaunes du village,
D’où les enfants, avec des corbeilles,
Sortent ensemencer, graves et sages,
Les jardinets où butineront les abeilles.
Et sous le signe de l’arc-en-ciel,
Chantant les floraisons proches,
Sonnent au crépuscule les cloches.

Stuart Merrill (1863-1915)
Poète américain d'expression française, Stuart Merrill se fixe définitivement en France en 1890. Il fut l'un des théoriciens du symbolisme. Il s'est intéressé au caractère purement musical de la poésie et a été également traducteur de plusieurs poètes et écrivains français. 
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Posté le 30/08/2019 - Thème : Vie

Au début

Il y avait un ciel

il y eut un nuage

Il y avait la boue

il y eut une plage

Il y avait une eau

il y eut un poisson

Il y avait un arbre

il y eut un oiseau

Il y avait la nuit

il y eut une femme

Il y avait le jour

et il y eut un homme

Il y avait l'amour

il y eut un silence

Mais il y eut un cri

et c'était un enfant

Et ce fut un poète

puisqu'il y eut un chant

© Bernard LORRAINE

Bernard Lorraine (1933-2002)
Artiste, comédien, conférencier et chansonnier, Bernard Lorraine a vécu douze ans en Amérique Latine en tant que professeur à l'Alliance française. Il revint en Lorraine, région dont il prit le pseudonyme. Il a publié vingt-huit recueis de poésies, dix anthologies et des essais où s'expriment révolte et indignation, tout en y mêlant force et humour. Sa poésie, qui reste classique et libre, est toujours solidement rythmée et rimée. Elle s'exprime dans une langue drue, puissante, mais dont la tendresse n'est pas absente. Quelques-uns de ses poèmes ont été mis en chanson. 
Sa biographie sur Wikipédia

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Posté le 30/08/2019 - Thème : Vie

Miracle...

Miracle d’être en vie
Et d’avoir saigné
D’être un homme sans parents
Pourvu de mots pour le dire

Miracle d’avoir des mains de chair
Et que tout continue
Au niveau du drap rêche et du cheveu perdu :
Mes remords plantés en moi
Comme les feux d’un navire
Et mes muscles qui conspirent
Dans les puits rouges de ma voix

Douceur d’apprendre que ma mort
N’est qu’on oiseau perché sur mes éclats de rire
Qu’elle me doit son grain
Qu’elle est encore ma vie.

© Jean ROUSSELOT

Jean Rousselot (1913-2004)
Poète et écrivain, Jean Rousselot est orphelin, issu d'une famille ouvrière et doit très tôt gagner sa vie. Il étudie le droit et le latin et devient rédacteur à la mairie de Poitiers puis il réussit le concours pour être commissaire de police et poursuit sa carrière à Orléans où il entreprend des actions de résistance : poèmes, tracts, faux papiers. Il quitte la Sûreté nationale et décide de vivre de sa plume en 1943. Il a publié trente plaquettes ou volumes de poèmes. Il donne également une vingtaine de pièces pour la radio, comme il traduit ou adapte de nombreux poètes. Auteur de onze romans, de contes et nouvelles et de recueils de poésie, il a été président de la Société des gens de lettres et a participé à la refondation de l'Académie Mallarmé.
Sa biographie sur Wikipédia

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Posté le 30/08/2019 - Thème : Mort

Grand-mère Tida

Grand-mère Tida avait une tombe
Grand-mère Tida avait une maison
elle préférait la tombe à la maison
elle nourrissait la tombe de fleurs-soleils
elle s’arrangeait pour que la maison marche vers la tombe
la tombe était alors un jardin de lumières

Grand-mère Tida avait un cercueil
Grand-mère Tida avait un lit
elle préférait le cercueil au lit
elle parfumait tous les soirs le cercueil d’encens
elle s’arrangeait pour que le lit soit au-dessous du cercueil
le cercueil pouvait alors parler aux étoiles

Grand-mère Tida avait une robe blanche
Grand-mère Tida aimait sa robe blanche
c’était une robe de noces à volants
Grand-mère Tida ne l’avait jamais portée cette robe
Grand-mère Tida attendait seule la mort
elle chantait en lorgnant des yeux sa robe :

quand la paix règnera au ciel
nous y serons

© Rodney SAINT-ELOI

Rodney Saint-Eloi (1963-)
Poète, écrivain, essayiste, académicien et éditeur, Rodney Saint-Eloi réside depuis 2001 à Montréal. Auteur d'une dizaine de livres de poésie, il diirige également plusieurs anthologies. Son œuvre, traduite en anglais, espagnol, japonais, à l’écoute du monde, est une longue traversée des villes et des visages. Voyageur, conférencier, passeur de textes, de formes et de mémoires, il fonde à Montréal en 2003 les éditions Mémoire d’encrier, devenues très vite la référence en diversité et littérature-monde.
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Posté le 30/08/2019 - Thème : Nature

La fontaine

Je ne veux qu'une seule leçon, c'est la tienne, 
fontaine, qui en toi-même retombes, -
celle des eaux risquées auxquelles incombe 
ce céleste retour vers la vie terrienne.

Autant que ton multiple murmure 
rien ne saurait me servir d'exemple ; 
toi, ô colonne légère du temple 
qui se détruit par sa propre nature.

Dans ta chute, combien se module 
chaque jet d'eau qui termine sa danse.
Que je me sens l'élève, l'émule
de ton innombrable nuance !

Mais ce qui plus que ton chant vers toi me décide 
c'est cet instant d'un silence en délire 
lorsqu'à la nuit, à travers ton élan liquide 
passe ton propre retour qu'un souffle retire.

Rainer Maria Rilke (1875-1926)
Poète lyrique voire mystique, qui a beaucoup versifié vers la fin de sa vie, Rainer Maria Rilke a mené une vie de voyages entrecoupés de longs séjours à Paris où il sera le secrétaire d'Auguste Rodin. C'est en 1910 qu'il rencontre la princesse Marie von Thurn und Taxis dans son château de Duino et qu'il rédige les célèbres Elégies de Duino, considérées comme l'un de ses plus beaux chefs-d'oeuvre. A l'issue de la Guerre de 14-18, il part s'installer dans le Valais en Suisse. il écrit plusieurs recueils de poésie en français. Il retrouve Baladine Klossovska, artiste peintre, dont il devient l'amant. En 1926, il se pique avec les épines d'une rose qu'il vient de couper et meurt quelques temps après d'une leucémie au sanatorium de Valmont, refusant les soins thérapeutiques.
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Posté le 29/08/2019 - Thème : Enfance

La rentrée

Un oiseau chantonne
Un air de Mozart 
Que le vent d'automne 
Emporte au hasard.
Bernard et Nicole,
La main dans la main
Ont pris de l'école
Le joli chemin.
On voit sous les pommes 
Crouler les pommiers.
Les crayons, les gommes 
Sortent des plumiers.
Le ciel est morose
Il verse des pleurs...
Mais Rosa la rose
Est toujours en fleurs.

© Jean-Luc MOREAU

Jean-Luc Moreau (1937-)
Ecrivain poète, universitaire et traducteur français, Jean-Luc Moreau a fait une partie de ses études en Pologne et a été stagiaire à Moscou. Il est un éminent linguiste : hongrois, polonais, russe... Il est l'auteur de récits, essais et nombreux livres pour la jeunesse et a reçu de nombreux prix de poésie.
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Posté le 28/08/2019 - Thème : Vie

Prévision

Un jour, quand je serai
poussière,
il ne faudra pas 
me crier après
si je glisse un peu
sous votre paupière.

Je m’envolerai
du mieux que je peux,
demandant au vent de me disperser.

Mes mots sont en vrac dans un des tiroirs,
piochez-les gaiement
à pleines poignées,

puis emmenez-les
le long du trottoir
pour la délicieuse balade du soir.

Et laissez-les faire 
s’ils se roulent par terre
en flots de poussière.
C’est bien leur manière…

Pourvu qu’ils se fassent de nouveaux amis,
je serai fier d’eux, mes charmants 
mots de compagnie.

© Dominique SORRENTE

Dominique Sorrente (1953-)
Ecrivain et poète français, Dominique Sorrente a passé son enfance entre Provence, Morvan et côte vendéenne. Ses premiers poèmes ont été publliés en 1975. Depuis 1999, il anime au vallon des Auffes à Marseille le groupe Scriptorium. Il a été couronné de plusieurs prix littéraires : Prix Luc Bérimont, Antonin Artaud, Louis Guillaume. 
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Posté le 28/08/2019 - Thème : Femme

Femme

Femme du tréfonds des univers
femme coulée d’argile et d’or
femme cadeau de l’enfer
femme trophée de guerre
femme souveraine des hommes
femme entrailles d’abondance
au visage de ma mère
au visage de ma soeur
au visage de l’inconnue
le verdict entaché de larmes éternelles
lavant draps oreillers et matelas
de la matrice à la tombe
dis-moi pourquoi tes tripes logent
l’amertume le pardon le remords
l’acceptation la révolte la colère
sous les côtes de l’autre
le mâle endimanché
de son glaive de son poing
de son fusil de son discours
gouffre qui te fascine
en un souffle rauque
sous la dureté du ventre
douce femelle sans saison
ta renaissance viendra de l’obscurité
en éclats de lumière inespérée
car tes os poussiéreux
sont pureté de diamant
l’éternité sous des décombres.

© Savannah SAVARY

Savannah Savary (1965-)
Economiste de formation, créatrice de bijoux exceptionnels et d'accessoires, originaire de Haïti, Savannah Savary s'est consacrée ces dernières années à la poésie. Elle collabore au journal Le Nouvelliste avec des articles abordant avec beaucoup de subtilité tout un éventail de sujets en rapport avec l'art, l'histoire, la sociologie, l'environnement... Elle a publié un roman historique, Miel et rapadou, en mai 2017. 

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Posté le 27/08/2019 - Thème : Poésie

Dire : Faire

Entre ce que je vois et dis,
Entre ce que je dis et tais,
Entre ce que je tais et rêve,
Entre ce que je rêve et oublie
La poésie.
Se glisse entre le oui et le non :
elle dit
ce que je tais,
elle rêve
ce que j'oublie.
Ce n'est pas un dire :
c'est un faire.
C'est un faire
qui est un dire.
La poésie se dit et s'entend :
elle est réelle.
Et à peine je dis
elle est réelle
qu'elle se dissipe.
Plus réelle ainsi ?
Idée palpable,
mot
impalpable :
la poésie
va et vient
entre ce qui est
et ce qui n'est pas.
Elle tisse des reflets
et les détisse.
La poésie
sème des yeux sur les pages.
Les yeux parlent
les mots regardent
les regards pensent.
Entendre
les pensées
voir ce que nous disons
toucher
le corps
de l'idée.
Les yeux
se ferment
Les mots s'ouvrent.

© Octavio PAZ

Octavio Paz (1914-1998)
Poète, essayiste et diplomate mexicain, lauréat du prix Nobel de littérature en 1990, Octavio Paz est surtout connu par ses poèmes et ses essais d'inspirations très diverses puis par son engagement anti-fasciste. Il est considéré comme l’un des plus grands poètes de la culture latino-américaine. Son œuvre est considérable.
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Posté le 23/08/2019 - Thème : Mer

La goutte de pluie

Je cherche une goutte de pluie 
Qui vient de tomber dans la mer. 
Dans sa rapide verticale 
Elle luisait plus que les autres 
Car seule entre les autres gouttes 
Elle eut la force de comprendre 
Que, très douce dans l’eau salée, 
Elle allait se perdre à jamais. 
Alors je cherche dans la mer 
Et sur les vagues, alertées, 
Je cherche pour faire plaisir 
À ce fragile souvenir 
Dont je suis seul dépositaire. 
Mais j’ai beau faire, il est des choses 
Où Dieu même ne peut plus rien 
Malgré sa bonne volonté 
Et l’assistance sans paroles 
Du ciel, des vagues et de l’air. 

© Jules SUPERVIELLE

Jules Supervielle (1884-1960)
Poète, conteur et auteur dramatique franco-uruguyen, Jules Supervielle est né à Montevideo. Il perd ses parents à l'âge de huit mois. Élevé par son oncle banquier et sa tante, il fait ses études à Paris et, sans perdre contact avec l'Uruguay, fréquente les milieux littéraires de l'avant-garde parisienne à partir des premières années du xxe siècle.
Voir aussi :
Un poète, une vie
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Posté le 23/08/2019 - Thème : Lieux

Paroles

Dans le lazaret de ma ville
Je sculpte un rêve féodal
L'automne est un prince tzigane
Si délicat de la poitrine
Qu'un baiser d'amour lui fait mal.

Sur toutes les flaques d'azur
Danse l'amour de ma jeunesse
Je bois des bocks de bière obèse
Et mon triste poney pour rire
M'emporte vers le souvenir.

Je veux aller dans la forêt
Ramasser mon fagot d'amour
Ramasser les bruyères mortes
Et les mousses des alentours
Pour le feu des nuits qui grelottent.

Un saxo sonne dans le soir
Et les copains des carrefours
Soulignent les mots les plus lourds
Sur les cahiers de ma mémoire
Pour tout oublier c'est trop tard.  

Ma peine est un cri capital
Je la connais comme une bête
Que j'aurais cognée aux étoiles
Comme un matou sale et suspect
Qui se pourlèche sous un poêle.

Dans le lazaret de ma ville
Saoul du plain-silence civil
Je dénoue les  Ainsi soit-il.

© Charles LE QUINTREC

Charles Le Quintrec (1926-2008)
Ecrivain et poète français, Charles Le Quintrec a reçu de nombreuses distinctions et prix littéraires tout au long d'une vie dense et riche, nourrie au sein d'une enfance bretonne puis de rencontres avec des écrivains tels que Hervé Bazin, Robert Sabatier, Bernard Clavel, Armand Lanoux... Charles Le Quintrec a fait de sa « poésie un château d’amour » et ses écrits mélangent avec bonheur poésie, voyages, histoire, Bretagne et spiritualité. Il considérait ses œuvres comme des « pages de sa foi et de sa ferveur ».
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Posté le 22/08/2019 - Thème : Amour

Ave

Très haut amour, s’il se peut que je meure
Sans avoir su d’où je vous possédais,
En quel soleil était votre demeure
En quel passé votre temps, en quelle heure
Je vous aimais,

Très haut amour qui passez la mémoire,
Feu sans foyer dont j’ai fait tout mon jour,
En quel destin vous traciez mon histoire,
En quel sommeil se voyait votre gloire,
Ô mon séjour…

Quand je serai pour moi-même perdue
Et divisée à l’abîme infini,
Infiniment, quand je serai rompue,
Quand le présent dont je suis revêtue
Aura trahi,

Par l’univers en mille corps brisée,
De mille instants non rassemblés encor,
De cendre aux cieux jusqu’au néant vannée,
Vous referez pour une étrange année
Un seul trésor

Vous referez mon nom et mon image
De mille corps emportés par le jour,
Vive unité sans nom et sans visage,
Cœur de l’esprit, O centre du mirage
Très haut amour.

Catherine Pozzi (1882-1934)
Poétesse et femme de lettres, Catherine Pozzi a grandi dans la bourgeoisie du Tout-Paris. Son couple battant de l'aile, elle se tourne alors vers la philosophie, les religions, les mathémathiques et les sciences. Divorcée, elle rencontre son « très haut Amour », Paul Valéry. Au terme de huit années d’une liaison tumultueuse, mais douloureuse et dévastatrice pour tous deux, elle rompt avec Paul Valéry : cette rupture l'éloignera du Tout-Paris. Rongée par la tuberculose, gavée de morphine et de laudanum, elle meurt en 1934. Catherine Pozzi est connue surtout pour six poèmes, publiés en 1935, après sa mort, dans la revue Mesures.
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Posté le 22/08/2019 - Thème : Guerre

Si c'est un homme

Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons,
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis, 
Considérez si c'est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connaît pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meut pour un oui pour un non.
Considérez si c'est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu'à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver.
N'oubliez pas que cela fut,
Non, ne l'oubliez pas :
Gravez ces mots dans votre cœur.
Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant ; 
Répétez-les à vos enfants.
Ou que votre maison s'écroule,
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous.

© Primo LEVI

Primo Levi (1919-1987)
Ecrivain italien et docteur en chimie, Primo Levi est rendu célèbre par son livre « Si c'est un homme » dans lequel il relate son emprisonnement en 1944 dans le camp de concentration d'Auschwitz. Juif italien de naissance, chimiste de profession et de vocation, il entre tardivement dans une carrière d'écrivain orientée par l'analyse scientifique de cette expérience de survivant de la Shoah, dans le but de montrer, retranscrire, transmettre, expliciter. Il est l'auteur d'histoires courtes, de poèmes et de romans.
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Posté le 21/08/2019 - Thème : Vie

Dit de la Force et de l'Amour

Entre tous mes tourments entre la mort et moi
Entre mon désespoir et la raison de vivre
Il y a l'injustice et ce malheur des hommes
Que je ne peux admettre il y a ma colère

Il y a les maquis couleur de sang d'Espagne
Il y a les maquis couleur du ciel de Grèce
Le pain le sang le ciel et le droit à l'espoir
Pour tous les innocents qui haïssent le mal

La lumière toujours est tout près de s'éteindre
La vie toujours s'apprête à devenir fumier
Mais le printemps renaît qui n'en a pas fini
Un bourgeon sort du noir et la chaleur s'installe

Et la chaleur aura raison des égoïstes
Leurs sens atrophiés n'y résisteront pas
J'entends le feu parler en riant de tiédeur
J'entends un homme dire qu'il n'a pas souffert 

Toi qui fus de ma chair la conscience sensible
Toi que j'aime à jamais toi qui m'as inventé
Tu ne supportais pas l'oppression ni l'injure
Tu chantais en rêvant le bonheur sur la terre
Tu rêvais d'être libre et je te continue.

© Paul ELUARD

Paul Eluard (1895-1952)
Nom de plume d'Eugène Grindel, Paul Eluard est un poète français. Il adhère au dadaïsme et devient l'un des piliers du surréalisme. Obligé d'interrompre ses études à cause de la tuberculose, il séjourne en sanatorium où il rencontre une jeune russe qu'il prénomme Gala. Impressionné par sa forte personnalité, c'est d'elle qu'il tient son premier élan de poésie amoureuse. Il l'épouse début 1917. Malgré sa santé défaillante, il est mobilisé en 1914, puis publie ses premiers poèmes. Au lendemain de la Grande Guerre, il adhère au mouvement Dada puis s'engage dans celui du surréalisme. En 1928, il repart en sanatorium accompagné de Gala. C'est là qu'elle le quitte pour Salvador Dali. Autour d'un voyage autour du monde, il rencontre Maria Benz (Nusch) qui devient sa muse et lui inspirera ses plus beaux poèmes d'amour. Plongé dans le désespoir après le décès de Nusch en 1946, il rencontre Dominique qui devient sa dernière compagne et pour laquelle il écrit le recueil "le Phénix" consacré à la joie retrouvée. Il succombe à une crise cardiaque le 18 novembre 1952 et sera inhumé au Père Lachaise.
Autres textes
L'aube, je t'aime
La nuit n'est jamais complète
Liberté
Saisons
La courbe de tes yeux fait le tour de mon coeur
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Posté le 21/08/2019 - Thème : Monde

Elle joue aux billes, aux bulles, aux boules et aux étoiles

L’immensité déambule
d’un bout à l’autre de ses mondes
jusqu’au fin fond de nos jeux d’ombres.

Quand l’ancre mouille
et que les maillons s’entrechoquent comme des os
dans le grand donjon de noir et d’eau,
quand la peur des remous nous engloutit,
je sais.

L’immensité déambule
d’un bout à l’autre de ses mondes
jusqu’au fin fond de nos jeux d’ombres.

Nous habitons le cimetière avide
du capital et de l’hypnose,
et l’immensité danse et déambule
d’un bout à l’autre de ses mondes
jusqu’au fin fond de nos jeux d’ombres.

Chacun son espace cube de solitude,
chacun sa tête en hypothèque,
chacun ses yeux bombés de cris tus,
chacun sa confusion humide sous le bâillon,
chacun son illusion féroce et tenace.

Et l’immensité,
comme un velours,
ne cesse de jouer,
dans nos guenilles et nos atours,
aux billes, aux bulles,
aux boules et aux étoiles,
d’un bout à l’autre de ses toiles.

© Jacques RENAUD

Jacques Renaud (1943-)
Ecrivain québécois, Jacques Renaud est l'auteur d'une oeuvre classique "Le Cassé". Son premier livre, un recueil de poésie intitulé Électrodes, a été publié en 1962. Il a été également journaliste pigiste à Radio-Canada. Il publie sur Internet sous les pseudonymes de Loup Kibiloki ou Lucas Sinclair.
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Posté le 19/08/2019 - Thème : Alcool

Si tu me payes un verre

Si tu me payes un verre, je n’te demand’rai pas
Où tu vas, d’où tu viens, si tu sors de cabane,
Si ta femme est jolie ou si tu n’en as pas,
Si tu traînes tout seul avec un coeur en panne.
Je ne te dirai rien, je te contemplerai.
Nous dirons quelques mots en prenant nos distances,
Nous viderons nos verres et je repartirai
Avec un peu de toi pour meubler mon silence.
 
Si tu me payes un verre, tu pourras si tu veux
Me raconter ta vie, en faire une épopée
En faire un opéra... J’entrerai dans ton jeu
Je saurai sans effort me mettre à ta portée
Je réinventerai des sourir’ de gamin
J’en ferai des bouquets, j’en ferai des guirlandes
Je te les offrirai en te serrant la main
Il ne te reste plus qu’à passer la commande
 
Si tu me payes un verre, que j’aie très soif ou pas,
Je te regarderai comme on regarde un frère,
Un peu comme le Christ à son dernier repas.
Comme lui je dirai deux vérités premières :
Il faut savoir s’aimer malgré la gueul’ qu’on a
Et ne jamais juger le bon ni la canaille.
Si tu me payes un verre, je ne t’en voudrai pas
De n’être rien du tout... Je ne suis rien qui vaille !
 
Si tu me payes un verre, on ira jusqu’au bout,
Tu seras mon ami au moins quelques secondes.
Nous referons le monde, oscillants mais debout,
Heureux de découvrir que si la terre est ronde
On est aussi ronds qu’elle et qu’on s’en porte bien.
Tu cherchais dans la foule une voix qui réponde,
Alors, paye ton verre et je paierai le mien,
Nous serons les cocus les plus heureux du monde.

© Bernard DIMEY

Bernard Dimey (1931-1981)
Poète, auteur de chansons et dialoguiste français, il s'installe à Paris à 25 ans sur la Butte Montmartre qu'il ne quittera plus. Cet amoureux de Montmartre où bien des endroits portent encore son nom était connu comme auteur de chansons à succès : « Syracuse », « Mémère », « Mon truc en plume », etc. qui ont été interprétées par des géants de la chanson française.
Autres textes :
Quarante ans
Le quartier des Halles 
Site de l'association B. Dimey :
festival-bernard-dimey 
Site d'un passionné de Dimey : 
parolesdedimey.free.fr

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Posté le 18/08/2019 - Thème : Poésie

Poème au vent

Si je pouvais laisser
serait-ce un seul poème
aux hommes derrière moi,
une voix qui murmure
la douce mélopée
de tendresse et de paix,
la suave harmonie
comme un parfum d'automne,
odeurs d'herbe mouillée,
de feuilles frissonnantes
en fuite des beaux jours
vers d'autres horizons ?
Chuchotis indistinct
mêlé au vent frileux
dont les premiers soupirs
gonflent jupes des filles,
décoiffant leurs cheveux
sous le clair soleil froid.
Que poussières de mots
et ces bribes de phrases
jetées ici en vrac
par cette nuit glaciale
dans l'hiver de ma couche
trop vaste et solitaire
fondent en mon sommeil
en un bel assemblage
de couleurs chatoyantes.
Que mon âme dès lors
s'estompe et se dissolve,
dans l'odeur d'un sous-bois
dont le tapis roussi
annonce la torpeur
et l'engourdissement
prélude au long hiver.
Je revivrai alors
dans le chant des oiseaux,
au retour du printemps...
Ce poème, peut-être,
se répandra au vent...

© Claude MERCUTIO

Claude Mercutio (1935-)
A la fois comédien, metteur en scène, poète, auteur et adaptateur, Claude Mercutio ( de son vrai nom Claude Sylvain Bernard Sarfati) a publié plusieurs recueils.
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Posté le 16/08/2019 - Thème : Temps

Chanson de route

Il fait beau sur les chemins
Et les filles ont des ailes
Pour sauver jusqu’à demain
Ce qu’on ose attendre d’elles

Prenant lundi pour mardi
Comme un oiseau les éveille
La plus gentille s’est dit
Qu’il lui tardait d’être vieille

Nul amour n’aura chanté
Sans mourir de son murmure
Qu’on n’est plus d’avoir été
Le frisson de ce qui dure

Tout ce qu’on laisse en chemin
Se souvient avec ses ailes
Qu’à l’amour sans lendemain
Le cours de l’onde est fidèle

© Joë BOUSQUET

Joë Bousquet (1897-1950)
Poète et écrivain, Joë Bousquet a été grièvement blessé lors du combat de Vailly en 1918. Atteint à la colonne vertébrale par une balle allemande, il est paralysé à hauteur des pectoraux et perd l'usage de ses membres inférieurs. Il demeurera alité le reste de sa vie à Carcassonne, dans une chambre dont les volets seront fermés en permanence. Il fonde en 1928 la revue "Chantiers" et correspond avec de nombreux écrivains comme Paul Eluard, Max Ernst et également Simone Weil.
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Posté le 15/08/2019 - Thème : Mort

Cette fleur

Cette fleur que ses mains, que sa lèvre a touchée.
Et qu’elle a faite sienne entre toutes les fleurs,
Aujourd’hui sans parfum, sans forme et sans couleurs,
en un livre d’amour repose desséchée.

Elle même l’ignore, elle n’a jamais su
en l’oubliant, distraite, après l’avoir cueillie,
que je conserverais la chère fleur vieillie,
et c’est un souvenir que je n’ai point reçu.

Je me suis caché d’elle, et je crains le mystère
entre nous d’un reproche ou même d’un pardon
en laissant près de moi la fleur à l’abandon,
peut-être sa pitié fut-elle involontaire.

Je ne sais rien de plus, mais je songe parfois
qu’aux soirs de solitude, en ses rêves de femme,
un peu de moi peut-être, a fleuri dans son âme
comme cette fleur vaine a passé dans ses doigts.

André Rivoire (1872-1930)
Poète et auteur dramatique français, André Rivoire s'est tourné très tôt vers la poésie et publie sous le pseudonyme d’André Suzel. Auteur de dix-huit pièces de théâtre, il a également publié plusieurs recueils de poésie.
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Posté le 13/08/2019 - Thème : Révolution

Monsieur le Président

Vous êtes jeune et beau, nous devenons vieillards.
On compte en petits sous, vous comptez en milliards.
La flamme de l’espoir, chez nous, elle vacille,
Vous, par votre fonction, vous pensez qu’elle brille !
Les ailes du pouvoir vous ont fait envoler,
Vers des cieux bien lointains à ne plus avoir pied ;
Eloigné du réel et du tout quotidien,
Souvenez-vous, qu’en bas, habitent des humains.
Pourquoi punissez-vous notre caste vieillesse ?
Pourtant elle a trimé toute sa vie durant !
Elle a sacrifié sa si belle jeunesse,
Cela fut bien trop tôt, dès l’âge de quinze ans ;
Des huit heures par jour, et six jours par semaine, 
Sans congés, ou si peu, nous passâmes ce temps,
A bâtir notre toit à s’en péter nos veines,
Pour être à l’abri aux vieux jours arrivant.

Non ! On n’a rien volé !… Si ce n’est de nos ailes ! 
On avait des principes, on faisait son devoir, 
On ne quémandait pas aux belles demoiselles
"Ces caisses de l’état, ces faciles abreuvoirs."
Avec nos seules mains, et beaucoup de fierté
On travaillait très dur du matin jusqu’au soir ;
Oui ! C’était notre honneur, notre esprit du clocher,
Animé par un mot qui s’appelait "Espoir" : 
L’espoir pour nos vieux jours avant l’éternité,
De voir un coin de bleu, avant le grand trou noir.

Monsieur le Président, toute notre jeunesse
On paya la vignette pour aider nos aïeux,
Elle servait, déjà !… A renflouer des caisses, 
Cet argent disparu à "La barbe" des vieux !...

Solidarité ! Généreuse rengaine,
Que vous chantez à ceux qui travaillent, et peinent,
Et "Piquez notre argent" pour tous les endormis,
Qui eux ! N’hésitent pas à rester dans leur lit ;
Nous, nous avons vécu sans aide !… Mais promesses !!
En vrai chef de famille assumant son foyer,
Quand vous nous ponctionnez pour "La pauvre jeunesse"
Sur nos retraites acquises en toute honnêteté,
On s’insurge, Monsieur ! Plutôt, on se révolte !
Devant votre justice vraiment imméritée,
Car votre doigt pointé sur le lieu de récolte,
A désigné les vieux comme gens argentés.

Est-ce que vous savez ce qu’est une famille ?
Vous qui n’avez pas, et n’aurez pas d’enfant.
Nous, nous aspirions qu’à un moment tranquille,
Gagné par le travail, la sueur et le sang.
C’est drôle ! Hilarant ! C’est même pitoyable,
Quand un énarque dit : « C’est pour l’égalité »
Mais octroie des pensions de façon lamentable,
Aux vieux venus d’ailleurs, qui n’ont pas travaillé.
Elle est belle Monsieur ! La généreuse France,
Dans ses excès de zèle et de Fraternité !

Écoutant vos Ministres, on a froid dans le dos,
Ils clament que les vieux ont fait leur temps sur terre ; 
De Gaulle avait dit : « Les Français sont des veaux »
Ouvrez des abattoirs pour tous les volontaires,
Mais je vous le parie, ce sera un fiasco.
Et pas de bousculades au "Marin cimetière".
Nous préférerons nous rappeler d’un mot
Fuir et embarquer pour l’Ionienne Cythère"
 
Vos soumis maroquins, jurent et promettent,
Qu’il n’y aura jamais plus, de taxes, et d’impôts.
Mais le lendemain ils se trouvent très bêtes
A l’annonce subtile, d’augmentations de taux.
Vous devriez conseiller à tous vos bons Ministres,
De parler de cela, que les premiers Avril,
Leurs propos qui sont, des plus anthraconistres,
Feraient de bonnes blagues en ce jour puéril.

Vous rejetez les vieux, vous n’aimez pas la pierre,
Car votre patrimoine, vide d’immobilier,
Laissait bien présager de façon manœuvrière,
Que tout l’intransportable, vous le surtaxeriez ;
Même si pour donner "En même temps" le change
Oui ! Vous faites un cadeau ! "Mais qu’offrent les cités…" 
Il faut dans nos vieux jours bien plus que du courage,
Pour avoir sa maison, et vivre en son foyer.

L’action et la startup ont votre préférence,
C’est l’immatériel, l’invisible parfait, 
Si cela est pour vous l’avenir de la France,
Il n’est pas pour autant le bonheur des Français.
Vous vous trompez, Monsieur, car vous brisez des rêves,
Les esprits bâtisseurs, déjà désenchantés, 
Ont rangé les outils et mis la pierre en grève,
Et votre économie en est désaffectée.

Taxer ! Taxer ! Taxer ! Ce n’est pas du courage.
C’est même son contraire, et la facilité,
Nous sommes, il est vrai, de dociles otages,
Partir serait pour nous, trop de complexité !
Il vous faut de l’argent ?... Montrez votre puissance !
A tout politicien aux rentes cumulées,
Payez-en une seule ; Ce pas vers la décence, 
Serait déjà un signe de bonne volonté.

Avec tout le respect pour votre Présidence,
- Acquise sans ma voix - Aux prochaines élections,
Je rêve que les vieux de notre "Pauvre France" 
Oublient votre parti, et oublient votre nom.
Monsieur le Président, je vous prie d’agréer
Mes salutations prétendues distinguées.
Comme "auteur" de ceci je ne vais pas signer
Car nous sommes nombreux à nous dentifier.

© Yvan BUONOMO

Yvan Buonomo (1946-)
Ancien joueur international de rugby (Béziers), Yvan Buonomo est un humaniste épicurien, grand amateur d’alexandrins et de taille de pierres, qui s’adonne depuis peu à la prose ("A la recherche du rugby perdu", aux Editions de la Mouette).
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Posté le 09/07/2019 - Thème : Mer

Ô Capitaine ! mon Capitaine !

Ô Capitaine ! mon Capitaine ! fini notre effrayant voyage,
Le bateau a tous écueils franchis, le prix que nous quêtions est gagné,
Proche est le port, j'entends les cloches, tout le monde qui exulte,
En suivant des yeux la ferme carène, l'audacieux et farouche navire ;

Mais ô cœur ! cœur ! cœur !
Oh ! les gouttes rouges qui lentement tombent
Sur le pont où gît mon Capitaine,
Étendu mort et glacé.

Ô Capitaine ! mon Capitaine ! lève-toi et entends les cloches !
Lève-toi – c'est pour toi le drapeau hissé – pour toi le clairon vibrant,
Pour toi bouquets et couronnes enrubannés – pour toi les rives noires de monde,
Toi qu'appelle leur masse mouvante aux faces ardentes tournées vers toi ;

Tiens, Capitaine ! père chéri !
Je passe mon bras sous ta tête !
C'est quelque rêve que sur le pont,
Tu es étendu mort et glacé.

Mon Capitaine ne répond pas, pâles et immobiles sont ses lèvres,
Mon père ne sent pas mon bras, il n'a ni pulsation ni vouloir,
Le bateau sain et sauf est à l'ancre, sa traversée conclue et finie,
De l'effrayant voyage le bateau rentre vainqueur, but gagné ;

Ô rives, Exultez, et sonnez, ô cloches !
Mais moi d'un pas accablé,
Je foule le pont où gît mon Capitaine,
Étendu mort et glacé.

Walt Whitman (1819-1892)
Poète et écrivain américain. Son chef-d'oeuvre est sans conteste « Feuilles d'herbe » (Leaves of grass).
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Posté le 06/07/2019 - Thème : Lieux

Halal

Noiseuse notoire, Nezha au regard noir, 
traverse la salle en babillant, sa voix
recouvre le bruit des seaux en caoutchouc 
qui s’entrechoquent, le bris de l’eau et les
cris des petites aux peaux neuves
qui gigotent dans les bassines

Ici, on n’entend aucun téléphone sonner 
Ici, il n’y a pas de réseau car on est au 
hammam

Des mémés claudiquant comme des crabes 
traînant leurs corps ankylosés par les ans
succèdent à des Vénus rasées à blanc
aux fesses immenses écrasées sur le sol 
Une madone au dos exsangue 
dans la bleue lumière d’une vitre teinte
me guigne lorsque, molle, 
allongée sur le ventre je regarde
une femme enceinte 
elle qui ne peut pas faire comme moi
semble pourtant triomphante 
de son enfant prochain j’imagine que
ce doit être 
un mâle

Je tends la main et touche ma toison
Combien de femmes ont-elles
avant moi rêvé sur ce marbre 
écru et chaud de sucer 
ici-même un sexe aimé d’ouvrir 
le leur à deux mains et dire
eat me I’m halal
leurs peaux mortes qui voyagent 
vers le caniveau et s’y confondent 
ont-elles reçu tous ces baisers 
dont je me vante tant ont-elles 
été aimées comme mes lambeaux et tous mes recoins

jusqu’à ce que le cœur batte dans le sexe
jusqu’à ce que le sexe devienne le centre de tout 
écrin de l’âme si cela veut dire quelque chose à quelqu’un

La dame qui m’exfolie les fesses avec un gant de crin
m’explique lasse qu’elle ne rêve qu’à raccrocher ce dernier 
me parle de cette femme violée par son mari policier
et son meilleur copain
me dit son bonheur de ne pas être à sa place
me dit son bonheur d’être dite vieille fille.

Ses yeux brillent avec lenteur et sa chair.

© Rim BATTAL

Rim Battal (1987-)
Poétesse, photographe et journaliste franco-marocaine qui vit entre Paris et Marrakech. Elle a pubié plusieurs recueils dont « Latex » dont est issu ce poème.
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Posté le 02/07/2019 - Thème : Amour

Trois petites notes de musique

Trois petites notes de musique 
Ont plié boutique 
Au creux du souvenir 
C'en est fini de leur tapage 
Elles tournent la page 
Et vont s'endormir 

Mais un jour sans crier gare 
Elles vous reviennent en mémoire 

Toi, tu voulais oublier 
Un p'tit air galvaudé 
Dans les rues de l'été 
Toi, tu n'oublieras jamais 
Une rue, un été 
Une fille qui fredonnait 

La, la, la, la, je vous aime 
Chantait la rengaine 
La, la, mon amour 
Des paroles sans rien de sublime 
Pourvu que la rime 
Amène toujours 

Une romance de vacances 
Qui lancinante vous relance 

Vrai, elle était si jolie 
Si fraîche épanouie 
Et tu ne l'as pas cueillie 
Vrai, pour son premier frisson 
Elle t'offrait une chanson 
A prendre à l'unisson 

La, la, la, la, tout rêve 
Rime avec s'achève 
Le tien n'rime à rien 
Fini avant qu'il commence 
Le temps d'une danse 
L'espace d'un refrain 

Trois petites notes de musique 
Qui vous font la nique 
Du fond des souvenirs 
Lèvent un cruel rideau de scène 
Sur mille et une peines 
Qui n'veulent pas mourir 

© Henri COLPI

Henri Colpi (1921-2006)
Monteur, scénariste et réalisateur français, il est également le parolier de cette chanson (1961) qui a été interprétée, entre autres, par Yves Montand.
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Posté le 25/06/2019 - Thème : Vie

On s'en vient seul

On s’en vient seul et l’on s’en va de même.
On s’endort seul dans un lit partagé.
On mange seul le pain de ses poèmes.
Seul avec soi on se trouve étranger.

Seul à rêver que gravite l’espace,
Seul à sentir son moi de chair, de sang,
Seul à vouloir garder l’instant qui passe,
Seul à passer sans se vouloir passant.

© Liliane WOUTERS

Liliane Wouters (1930-2016)
Poétesse belge, auteur dramatique, traductrice, anthologiste et essayiste, Liliane Wouters a été institutrice de 1949 à 1980. C'est après avoir fait la connaissance d'Albert-André Lheureux et de son Théâtre de l'Esprit Frappeur que Liliane Wouters occupera une place méritée au théâtre. Elle a obtenu plusieurs distinctions dont le Prix Apollinaire en 2015.
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Posté le 25/06/2019 - Thème : Temps

Saisir l'instant

Saisir l’instant tel une fleur
Qu’on insère entre deux feuillets
Et rien n’existe avant après
Dans la suite infinie des heures.
Saisir l’instant.

Saisir l’instant. S’y réfugier.
Et s’en repaître. En rêver.
À cette épave s’accrocher.
Le mettre à l’éternel présent.
Saisir l’instant.

Saisir l’instant. Construire un monde.
Se répéter que lui seul compte
Et que le reste est complément.
S’en nourrir inlassablement.
Saisir l’instant.

Saisir l’instant tel un bouquet
Et de sa fraîcheur s’imprégner.
Et de ses couleurs se gaver.
Ah ! combien riche alors j’étais !
Saisir l’instant.

Saisir l’instant à peine né
Et le bercer comme un enfant.
A quel moment ai-je cessé ?
Pourquoi ne puis-je… ?

Esther Granek (1879-1941)
Poétesse franco-belge qui a survécu à l'Holocauste. 
Autres textes :
Complainte pour une Dame-pipi 
Abri 
Quoi donc ? 
Offrande
Ephémérides
La fenêtre
Vacances 
Site officiel : http://esthergranek.webs.com/
Sa biographie sur Wikipédia

Posté le 25/06/2019 - Thème : Objets

Rondel à ma pipe

Les pieds sur les chenets de fer
Devant un bock, ma bonne pipe,
Selon notre amical principe
Rêvons à deux, ce soir d’hiver.

Puisque le ciel me prend en grippe
(N’ai-je pourtant assez souffert ?)
les pieds sur les chenets, ma pipe.

Preste, la mort que j’anticipe
Va me tirer de cet enfer
Pour celui du vieux Lucifer ;
Soit ! nous fumerons chez ce type,

Les pieds sur des chenets de fer.

Emile Nelligan (1879-1941)
Émile Nelligan est considéré comme l’un des plus grands poètes québécois. Poète au destin tragique et fulgurant, il puise chez les parnassiens leur forme et chez les symbolistes leur musicalité et leur imagerie évocatrice. La fragilité des plaisirs se lie à une mélancolie tourmentée et à une sensibilité extrême au monde. La recherche de l’idéal perdu des romantiques est présente, mais dépassée par son tissage de son et d’image. 
Souffrant de schizophrénie, Nelligan est interné dans un asile psychiatrique peu avant l'âge de vingt ans et y reste jusqu'à sa mort.
Autres textes :
Devant deux portraits de ma mère
Soir d'hiver
Le salon
Le vaisseau d'or 
La romance du vin
Article source :
lesvoixdelapoesie.com   
Sa vie, son oeuvre sur Wikipédia

Posté le 22/06/2019 - Thème : Voyage

J'ai longtemps voyagé...

J'ai longtemps voyagé, courant toujours fortune 
Sur une mer de pleurs, à l'abandon des flots 
De mille ardents soupirs et de mille sanglots, 
Demeurant quinze mois sans voir soleil ni lune.

Je réclamais en vain la faveur de Neptune 
Et des astres jumeaux, sourds à tous mes propos, 
Car les vents dépités, combattant sans repos, 
Avaient juré ma mort sans espérance aucune. 

Mon désir trop ardent, que jeunesse abusait, 
Sans voile et sans timon la barque conduisait, 
Qui vaguait incertaine au vouloir de l'orage.

Mais durant ce danger un écueil je trouvai, 
Qui brisa ma nacelle, et moi je me sauvai, 
À force de nager évitant le naufrage.

Philippe Desportes (1546-1606)
Poète baroque français, surnommé le « Tibulle français » pour la douceur et la facilité de ses vers, il fut abbé de Tiron, lecteur de la chambre du Roi et conseiller d'Etat.
Sa biographie sur Wikipédia

Posté le 20/06/2019 - Thème : Animaux

Insectomania

Je te blatte
Je te cétoine
Je te cicindèle
Je te grillonne
Je te piéride
Je te scorpionne
Je te bombyxe la ronce et le mûrier
Je te frelonne et refrelonne
Je te coccinelle
Je t’éphémère

Tu m’ensphinxes
Tu me lucanes
Tu me phasmes
Tu me ver-luisannes
Tu me libellules
Tu me belle-dames
Tu me fiancies
Tu me guêpes
Tu me mantes très religieusement
Tu me bousies
Tu m’enveuves noire

Je cafarde
Je tarentule
Je me mouche.

© Joëlle BRIERE

Joëlle Brière (1960-)
Née dans les Côtes d'Armor, autrefois enseignante, Joëlle Brière vit aujourd'hui en Bourgogne, dans l'Yonne où elle a fondé les éditions de La Renarde Rouge qui proposent des romans et de la poésie à destination des adultes comme des enfants. Ce sont des textes courts, forts, de tout genre littéraire et pour tous. 
Sa maison d'édition

Posté le 20/06/2019 - Thème : Lieux

Calceteiro

Le paveur de la rue s'éveille
Avec le chant des matelots,
Vois, les jours sont loin de la paye,
Nuno, il faut te lever tôt.
Prends tes outils sur le carreau,
Tes poissons frits, ton sac à dos,
Va sur la grand' place au soleil
Fleurir le sol de tes marteaux.

Calceteiro, noble poète !
Change ce monde piétiné,
Mon ami, l'effriteur céleste,
Fais-nous parler tous les pavés !
Avec des fleurs,
Avec des cœurs,
L'île aux farceurs,
Les lourds filets,
Ouvrier! Ajusteur d'été !

Le paveur de la rue m'éclaire,
Le paveur des places louange,
Il cloue sans règle ni équerre
Au noir bitume des vidanges ;
Il recouvre toutes les fanges,
Et les cailloux aux folles franges,
Bijoux du ciel, coraux des mers,
Seront les dominos des anges !

Calceteiro, grandeur, mystère !
Tambourine, frêles coups secs,
Ranime la lime des frères,
A sol ouvert, l'os se dissèque,
C'est du grand art,
Il faut le voir
Dans un mouchoir
Placer la Mecque
Avec des graines de pastèque !

Le paveur de l'âme imagine,
Le paveur de l'âme martèle
Des soleils nus dans les ravines,
Il retouche les caravelles,
Les cargaisons où l'or ruisselle,
L'endroit n'est plus qu'une vaisselle,
Au tesson bleu des couleuvrines,
Les mosaïques s'étincellent.

Calceteiro Manuélin !
Nos pas sont sertis de colombes !
Lisbonne d'hier, de demain,
Se lira même sous les combles !
La poésie
Du temps jadis
Sur le parvis
Naît sur les tombes !
Calceteiro ! Lustre les ombres !

Calceteiro : paveur des rues au Portugal

© Frédéric COGNO

Frédéric Cogno
Autodidacte, rêveur et passionné, épris de poésie et de théâtre, Frédéric Cogno est éducateur auprès d'adultes handicapés mentaux et animateur-poète dans une maison de retraite. Il s'évertue à partager des émotions et la saveur des mots. Auteur de plusieurs recueils de poésie, il a aussi mis en scène un conte musical pour enfants.
Autres textes
Ce baiser
Le litchi

 

Posté le 20/06/2019 - Thème : Lieux

Mon pays

Mon pays est une jeune fille au coeur lourd
Que le massif crayeux des Corbières protège
Des assauts d'un vent fou dont le rire rend sourd,
Démon né de quelque terrible sortilège.

Mon pays est une jeune fille aux yeux doux
Dans lesquels le sculpteur, le peintre ou le poète
Voient la source couler au pied du Canigou
Et Collioure aux quartiers éclairés par la fête.

Mon pays est une jeune fille aux pieds nus
Qui marche dans les champs en dépit des blessures
Que l'existence inflige à ses membres menus,
Si pauvre qu'elle ne peut porter de chaussures.

Mon pays est une jeune fille aux cheveux
Que la marinade amoureusement caresse
Et que le vent d'Espagne au long souffle nerveux
Fait frémir sous d'étranges bouffées de tendresse.

Mon pays est une jeune fille aux chansons
Qui viennent apporter à l'oreille autochtone
Ces cris d'espoir, montant de tous les horizons,
Qui naissent au printemps et meurent en automne.

Mon pays est une jeune fille qui dort ;
La nature, en avril, lui fait une litière
De mimosas, de genêts et de boutons d'or
Et pose un long baiser sur tout son corps de pierre.

© Jean IGLESIS

Jean Iglesis
Poète et correspondant de presse qui vit dans le sud de la France.

Posté le 20/06/2019 - Thème : Poésie

Quatre quatrains pour presque rien

C’est vrai que ça ne rime à rien
un p’tit poème pas plus haut que trois pommes
un p’tit poème pas plus gros qu’un poussin
un p’tit poème pas pour les grands hommes

C’est vrai que ça ne rime à rien
un p’tit poème pas plus profond qu’un ru
un p’tit poème ni du mal ni du bien
un p’tit poème entrevu dans la rue

C’est vrai que ça ne rime à rien
un p’tit poème pas à pas
sauf si ce pas est un chemin
ce p’tit poème ah qui vient là

On dit qu’il mènera à tout
si on chante ses douze vers
quatre quatrains rien que pour nous
presque rien et tout l’univers

© Carl NORAC

Carl Norac (1960-)
Né en Belgique, Carl Norac a exercé plusieurs métiers avant de se consacrer à l'écriture. Auteur de poésie et de théâtre, Carl Norac a aussi écrit des livres pour la jeunesse.
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Posté le 20/06/2019 - Thème : Amour

Ma respirante

Ma précieuse rencontre
ma folie vibratoire
ma muse voluptueuse
ma lumière d’après-minuit
ma confiture de baie sauvages
mon église paillarde
ma paille de bergerie
pleine d’odeurs entêtantes
ma vitrine enchantée
où s’exposent mes désirs
ma libellule d’émois
comme flèche de jade
entre les nélumbos du plaisir
ma mousson féconde
ma savane crissante
comme les vagues sur le sable
ma blessure ravivée
où es-tu dis-moi où tu es ?
ma machine amoureuse
au regard de radium
mon épouse célibataire
qui me hausse sur la terre
de toutes les ailes de ton rire
ma respirante ma suffocante
ma diablesse biblique
au milieu des flammes et du sang
comme une prêtresse vaudou
mon alarmante souveraine
aux larmes de sirène
sur les joues des beaux jours
ma liane chasseresse
tressée avec une douceur de Licorne
ma fièvre d’Amazonie
ma provocante ma serpentueuse
Mélusine des métamorphoses
où es-tu dis-moi où tu es ?

© André CHENET

André Chenet (1954-)
Poète et écrivain français, après avoir pas mal bourlingué et exercé plusieurs métiers, André Chenet a commencé sur le tard à publier dans des revues francophones. Il édite depuis 2006 "Danger Poésie" et organise des Rencontres poésie dans le sud-est de la France. Il a également publié plusieurs recueils.
Autre texte :
La chair du désir 
Blog de poésie
https://poesiedanger.blogspot.com/Autre blog
Désobéissance civile

Posté le 20/06/2019 - Thème : Femme

Emblème

Elle n’est pas contre le fait qu’on la photographie. Elle est belle et n’a rien à prouver ni rien à perdre, pas même son naturel.

Elle veut bien poser un peu, là, comme on l’a surprise, l’enfant tétant son sein dans les rues de Sacro-Monte, le visage ouvert à l’avenir.

Elle admet être un emblème. Le temps d’un cliché. La tête haute et le regard fier, mais une ride au front pour le jeu ou l’ironie.

Elle n’est pas dupe, elle accepte d’être souveraine. Pour tous les siens derrière elle, leurs vies levées dans les voiles du vent, leurs peaux qui s’écorchent aux barbelés parfois.

Un arrière-plan de sourires la porte. Celui des femmes surtout, leurs braises ardentes, qu’elle célèbre. En rayonnant.

© Michel BAGLIN

Michel Baglin (1950-)
Ecrivain français qui vit en région toulousaine et a été journaliste pendant plus de 30 ans. Poète, nouvelliste, essayiste et romancier, il est l'auteur de plus d'une trentaine d'ouvrages publiés chez divers éditeurs. Il a également publié sous le titre Les Chants du regard un album de 40 photos de Jean Dieuzaide qu’il a accompagnées de proses poétiques (éditions Privat).
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Posté le 20/06/2019 - Thème : Mère

La main de ma mère

Je prenais la main de ma mère
Pour la serrer dans les deux miennes
Comme l’on prend une lumière
Pour s’éclairer quand les nuits viennent.

Ses ongles étaient tant usés,
Sa peau quelquefois sombre et rêche.
Pourtant, je la tenais serrée
Comme on le fait sur une prêche.

Ma mère était toujours surprise
De me voir prendre ainsi sa main.
Elle me regardait, pensive
Me demandant si j’avais faim.

Et, n’osant lui dire à quel point
Je l’aimais, je la laissais
Retirer doucement sa main
Pour me verser un bol de lait.

© Maurice CAREME

Maurice Carême (1899-1978)
Poète et écrivain belge de langue française, il écrit ses premiers vers inspirés par une amie d'enfance. Il devient instituteur de métier à Anderlecht-Bruxelles où il passera le reste de sa vie, tout en continuant à écrire poésies et comptines. Élu « Prince en poésie » au Café Procope à Paris en 1975, Maurice Carême est traduit dans le monde entier. Il est en particulier très apprécié pour son amour des enfants, un registre essentiel de son œuvre. Une oeuvre abondante qui comprend quelque quatre-vingt recueils de poèmes, contes, romans, légendes dramatiques, essais, traductions de poèmes néerlandais de Belgique.
Autre texte :
Le goûter
Fondation Maurice Carême :
http://www.mauricecareme.be/index.php
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Posté le 20/06/2019 - Thème : Saisons

Le temps des cerises

Glissant sur la mousse des ombres parme,

Mon pas frôle le matin défroissé.

Au lichen gris, s’accroche le vacarme

Des iris gommant l’hiver éreinté.

Le vieil arbre sous son rideau de lierre,

Rumine chagrins et secrets d’antan.

Mais déjà, le silence au cœur de pierre

Scrute les oisillons et leur boucan.

Des traces d’aube martèlent ma page

Sous les paupières endormies des bois,

Le vert balafre les premiers feuillages

Témoins du printemps hissant ses pavois.

Dans ma main, éclatent des étincelles

Où s’enroule l’écume du hasard.

Les rêveries perdues dans leur chapelle

S’éveillent en oubliant leur cafard.

Soudain, dans les bras de ton nom, infuse

L’étoile délestée de sa peur.

Alors, ma voix vient franchir ton écluse

pour rejoindre la rive de ton cœur.

La lumière offre aux grappes des cytises

Son feu aussi bref que toute saison.

Que dure à jamais ce temps des cerises,

Il fait soleil sur le bout du crayon.

© SEDNA

Sedna
Résidant en Charente-Maritime, Sedna a toujours eu la passion des mots. Elle aime les rimes et travaille principalement avec le Traité de Sorgel en poésie classique. Elle aime la mer, le ciel qui sont ses sources d'inspiration permanente. La sauvegarde de notre planète est l'une de ses préoccupations.
Autres textes
Ecoute l'aube
Marée haute
Planète en danger
Air marin
La poudre d'escampette
Son site : http://www.cassiopee17.fr/

Posté le 20/06/2019 - Thème : Nuit

Nocturne

La lune cette nuit est entrée dans ma chambre.
L’odieuse mégère a bu tous mes rêves avidement et s’est enfuie,
ne laissant derrière elle que le Noir et le Froid.

L’Aube, rose et fraîche de joues est enfin arrivée.
Las! amenant avec elle un oiseau criard,
qui a volé les restes de mon sommeil.

Demain je fermerai mes volets.

© Eliane BIEDERMANN

Eliane Biedermann (1945-)
Résidant en région parisienne, Eliane Biedermann collabore dans de nombreuses revues de poésie (Friches, Voix d'encre, Le Coin de table...). Elle a publié près d'une quinzaine de recueils dont plusieurs de haïkus et participé à des anthologies.
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Posté le 20/06/2019 - Thème : Guerre

Quand les nazis...

Quand les nazis sont venus chercher les communistes
Je n’ai rien dit
Je n’étais pas communiste.

Quand les nazis sont venus chercher les syndicalistes
Je n’ai rien dit
Je n’étais pas syndicaliste.

Quand les nazis sont venus chercher les juifs
Je n’ai rien dit
Je n’étais pas juif.

Quand les nazis sont venus chercher les catholiques
Je n’ai rien dit
Je n’étais pas catholique.

Puis ils sont venus me chercher
Et il ne restait plus personne pour protester.

© Martin NIEMOLLER

Martin Niemöller (1892-1984)
Pasteur allemand, militant pacifiste qui fut déporté au camp de Dachau en 1941.
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Posté le 20/06/2019 - Thème : Femme

Je suis née de la mer

Je suis née de la mer et ne le savais plus

Trop de pavots avaient maculé mes pieds nus

Les soirs où les bergers m'appelaient dans la ronde

Pour passer le furet de ma main dans leurs mains

Furet des bois jolis furet des vieux jardins.


Je suis née de la mer et ne le savais plus

Trop de chênes avaient appris à mon corps nu

Cette haute caresse où l'écorce connaît

La façon d'arracher aux jeunes filles blondes 

Des gouttes de bonheur de quelque sainte plaie.


Je suis née de la mer et ne le savais plus

Trop de bêtes avaient partagé mon cœur nu

Dans les hautes futaies habitées par la lune

Trop de sangliers forts à renifler l'oronge

Trop de biches mes sœurs effrayées par leurs songes

Trop de martins-pêcheurs gonflés d'humides chants

Délivrés par leurs becs en baisers trop savants.


Je suis née de la mer et ne le savais plus

Mais l'homme au bras marin me parla de l'écume

Et l'humus des forêts fut le sable des dunes

Et les bergers laissant leurs troupeaux de moutons

Au premier loup venu gardèrent des poissons

Le nez du sanglier fouilla le goémon

La biche apprivoisa chaque lame de fond

Et les désirs des fûts chantèrent un navire

Que les oiseaux pêcheurs voilèrent sans rien dire

De leurs ailes tendues à des ciels inconnus.


Je suis née de la mer et ne l'ai reconnu

Qu'au bras de mon amour et ne l'oublierai plus.

© Angèle VANNIER

Angèle Vannier (1917-1980)
Poétesse française qui devient aveugle à l'âge de 21 ans suite à un glaucome, et n'aura de cesse de soigner son mal par les mots. En 1950, elle écrit un poème intitulé Le Chevalier de Paris qui sera mis en musique par Philippe Gérard. Chantée par la suite par Édith Piaf, cette chanson recevra le premier prix de la chanson française. Elle sera reprise, notamment, par Yves Montand, Catherine Sauvage, puis Frank Sinatra. Elle réalisera également des émissions radiophoniques.
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Posté le 20/06/2019 - Thème : Amour

Dès que tu entres dans ma chambre...

Dès que tu entres dans ma chambre
tu la fais se tourner vers le soleil.
Le front sur toi de la plus faible lueur
et c’est tout le ciel qui t’enjambe.

Pour que mes mains puissent te toucher
il faut qu’elles se fraient un passage
à travers les blés dans lesquels tu te tiens,
avec toute une journée de pollen sur la bouche.

Nue, tu te jettes dans ma nudité
comme par une fenêtre
au-delà de laquelle le monde n’est plus
qu’une affiche qui se débat dans le vent.

Tu ne peux pas aller plus loin que mon corps
qui est contre toi comme un mur.
Tu fermes les yeux pour mieux suivre les chemins
que ma caresse trace sous ta peau.

© Lucien BECKER

Lucien Becker (1911-1984)
Poète français, ami de Léopold Sédar Senghor.
Il a composé une œuvre brûlante autour du corps de la femme, seul rempart contre le néant. Résistant pendant la guerre, il devient commissaire de police et fournit de faux-papiers à ceux qui fuient l'occupant et entre en contact avec le maquis du Vercors. A cinquante ans, abandonnant tout, il se retire dans le silence avec la femme de sa vie. Il publie son dernier recueil en 1961 et retourne à Dieuze en Moselle en 1983 où il décèdera.
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Emilie-Amanda Hudon, mère d'Emile Nelligan
Posté le 20/06/2019 - Thème : Femme

Devant deux portraits de ma mère

Ma mère, que je l'aime en ce portrait ancien,
Peint aux jours glorieux qu'elle était jeune fille,
Le front couleur de lys et le regard qui brille
Comme un éblouissant miroir vénitien !
Ma mère que voici n'est plus du tout la même ;
Les rides ont creusé le beau marbre frontal ;
Elle a perdu l'éclat du temps sentimental
Où son hymen chanta comme un rose poème.
Aujourd'hui je compare, et j'en suis triste aussi,
Ce front nimbé de joie et ce front de souci,
Soleil d'or, brouillard dense au couchant des années.
Mais, mystère du coeur qui ne peut s'éclairer !
Comment puis-je sourire à ces lèvres fanées !
Au portrait qui sourit, comment puis-je pleurer !

Emile Nelligan (1879-1941)
Émile Nelligan est considéré comme l’un des plus grands poètes québécois. Poète au destin tragique et fulgurant, il puise chez les parnassiens leur forme et chez les symbolistes leur musicalité et leur imagerie évocatrice. La fragilité des plaisirs se lie à une mélancolie tourmentée et à une sensibilité extrême au monde. La recherche de l’idéal perdu des romantiques est présente, mais dépassée par son tissage de son et d’image. 
Souffrant de schizophrénie, Nelligan est interné dans un asile psychiatrique peu avant l'âge de vingt ans et y reste jusqu'à sa mort.
Autres textes :
Soir d'hiver
Le salon
Le vaisseau d'or 
La romance du vin
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Posté le 20/06/2019 - Thème : Sensualité

Les joues d'Amaranthe

Des roses et des lys filles et soeurs jumelles,
Qui sous un lait caillé doucement tremblotez,
Joues où l’amour joue en toutes privautés,
Et bâtit aux souris des demeures nouvelles,

Lors que vous rougissez, que vos roses sont belles,
Quand l’épine d’honneur veut armer vos beautés,
Le satin de vos lys montrant vos chastetés,
Donne aux amants la peur, et l’amour aux rebelles.

Petits creux, magasins et d’amours et d’appas,
La petite rondeur que vous avez en bas,
Fait que je vous compare aux pommes d’Atalante.

S’il faut pour ce beau fruit mourir, ou bien courir,
Ma course est inégale : il me faut donc mourir,
Si vous ne me donnez vos pommes, Amaranthe.

Pierre de Marbeuf (1596-1645)
Poète baroque français du XVIIe siècle.
Biographie détaillée sur Wikipédia

Posté le 20/06/2019 - Thème : Poésie

Epigrammes

À toi

À toi ton domaine, à toi tes trésors.
Et à toi tout seul ta vaisselle en or.
À toi seul tes couverts en argent fin.
À toi seul tes champagnes et tes vins.
À toi ton esprit, tes dons, tes jardins.
Quant à ton épouse : à tout un chacun.


Papier de grand format

Ce n'est pas un mince présent
d'un poète, que ce papier blanc.


À Fabella
Que tu sois belle et fort jeune, déjà on le sait,
tout comme on sait que tu es riche au surplus.
Mais quand tu te vantes, Fabella, à l’excès,
ta beauté, ta jeunesse, tes biens ne se voient plus.


Martial (vers 40-104)
Poète latin
né à Bibilis, province de Saragosse en Espagne. connu principalement pour ses épigrammes dans lesquelles il décrit la vie romaine de son époque.
Biographie détaillée sur Wikipédia

 

Posté le 20/06/2019 - Thème : Lieux

Ligne 9

Ligne de vie
Je revisite l’Histoire entre Nation
Et République

Candide à Voltaire
Terrorisée à Robespierre
Je me réjouis à Bonne Nouvelle

Galeries Lafayette
Me voilà

Je me désaltère Rue de la Pompe
Je m’offre une fleur
À Jasmin
Des choux à Maraîchers

Un saut chez les Yankees
Par Franklin Roosevelt
Un bouillon de cultures à Strasbourg— Saint-Denis

Dents serrées je reste La Muette
Mais je me ferais bien une danse
Avec Marcel Sembat

Attention danger
Le canon rue des Boulets
La mort à Charonne
En 1962

Bienheureusement
Au long du parcours
Ils se relaient
Les quatre saints
Ambroise
Augustin
Philippe qui Roule
Et le Cloud du Pont

Pour nous garder
Sur la voie

© Josée TRIPODI

Josée Tripodi (1943-)
Josée Tripodi est née à Paris en mars 1943. Professeur de lettres, puis principale de collège en banlieue parisienne, elle se passionne pour la lecture, la musique et la course à pied. "L'essentiel est de tenter d'égratigner les mystères du monde et d'atteindre ce qui, dans le cour des autres, me ressemble." Elle a obtenu le Prix Max-Pol Fouchet en 2010.
Courte biographie sur Babelio

Posté le 20/06/2019 - Thème : Révolution/Révolte

Est-ce vrai ?

Est-ce vrai qu’à tes yeux racistes
Dans l’ordre des fléaux de ce monde
les nègres viennent avant les volcans
les nègres viennent avant le grisou
les nègres viennent avant le simoun ?

Est-ce vrai que la force de mes bras
et la machine à laver ton linge
sont des chevaux du même attelage
sont des esclaves de la même chaîne ?

Est-ce vrai que tu préfères
le phare blanc de ton auto
au feu noir de mon visage,
la patte blanche de ton chien
au joyeux bonjour de mes mains ?

Est-ce vrai que tu ne sais pas
de film plus doux et reposant
que le spectacle de mon cœur
montant sur le bûcher raciste ?
Est-ce vrai que tu gardes
à portée de la main
une corde qui porte mon nom
une balle qui sait par cœur
la carte obscure de mon corps
un tribunal toujours prêt
à me couvrir de ténèbres
un linceul coupé
sur la mesure de mon âme ?

Ô blanc serpent du racisme
crieur de mon sang versé
comme j’eusse aimé
que tout ce poison
naquît de la nuit
des mauvaises langues
comme j’eusse aimé
crieur de mes jours
voir quelque lueur
rétablir le cours humain
de la beauté dans ton cœur !

Mais le sang versé des nègres
du haut de ses saisons en fleurs
me crie de prendre garde à toi
tu es sur mon chemin
me crie le sang musicien
tu es une tête de mort
une mauvaise tête
de la pire des morts
une tête à claques
au service de la mort.

© René DEPESTRE

René Depestre (1926-)
Poète, romancier et essayiste né en Haïti. Il publie en 1945 son premier recueil de Poèmes, Étincelles. Activiste politique, il doit quitter Haïti après l'arrivée au pouvoir d'un régime militaire. Il s'installe à Paris et y suit des cours à la Sorbonne. Il rejoint Cuba en 1959 et soutient le nouveau régime de Fidel Castro, puis déçu par l'orientation de la révolution notamment après l’affaire du poète cubain Heberto Padilla en 1971, René Depestre décide de quitter l’île en 1978. Installé à Lézignan-Corbières dans les années 1980, il poursuit son oeuvre d'écrivain-poète et reçoit le prix Renaudot en 1988.

Posté le 20/06/2019 - Thème : Temps

Le pont

Vague est le pont qui passe à demain de naguère
Et du milieu de l’âge on est des deux côtés
Le mur ne fait pas l’ombre et n’est pas la lumière
Qu’on appelait l’hiver qu’on nommera l’été

Il n’est pierre de moi qui dorme quand tu danses
Chacune est une oreille et chacune te voit
Ton immobilité me tient lieu de silence
Et chacun de tes mots tombe à l’envers de moi

Je dis à mots petits de grands espaces d’âge
Qui font en leur milieu croire qu’il est midi
J’ai peur d’être le pont qui prend pour son voyage
Le voyage de l’eau entre ses bras surpris

Il va neiger tantôt d’une neige si calme
Sur des rives de moi où j’hésite à courir
Que je m’attache à tout ce qui me semble halte
Sur la courbe attelée aux chevaux de mourir

© Gilles VIGNEAULT

Gilles Vigneault (1928-)
Né le 27 octobre 1928 à Natashquan au Québec, Gilles Vigneault est un poète, auteur de contes et de chansons, auteur-compositeur-interprète québécois. Ardent défenseur de la langue française, c'est un auteur prolifique (plus de 400 poèmes) dont les chansons représentent quelque quarante albums édités. Ses écrits parlent abondamment des gens et de Natashquan, qui a eu, en 1996, la particularité d''être inaccessible par la route, dépendant ainsi des transports maritimes.
Autres textes :
Il me reste un pays  
Pendant que
Site officiel : 
http://gillesvigneault.com/
Sa biographie sur Wikipédia

Posté le 20/06/2019 - Thème : Mort

Funeral Blues

Arrêtez les pendules, coupez le téléphone,
Empêchez le chien d’aboyer pour l’os que je lui donne,
Faites taire les pianos et sans roulement de tambour,
Sortez le cercueil avant la fin du jour.

Que les avions qui hurlent au dehors
Dessinent dans le ciel ces trois mots : Il Est Mort,
Noyez voiles noirs aux colonnes des édifices,
Gantez de noir les mains des agents de police.

Il était mon Nord, mon Sud, Mon Est et mon Ouest,
Ma semaine de travail, mon dimanche de sieste,
Mon midi, mon minuit, ma parole, ma chanson ;
Je croyais que l’Amour jamais ne finirait : j’avais tort.

Que les étoiles se retirent ; qu’on les balaye ;
Démontez la lune et le soleil,
Videz l’océan, et arrachez la forêt ;
Car rien de bon ne peut advenir désormais.

© Wystan Hugh AUDEN

Wystan Hugh Auden (1907-1973)
Poète, essayiste, dramaturge, librettiste et critique d'origine britannique, plus connu sous la signature de W.H. Auden. Il est
considéré comme l’un des plus importants et influents poètes du xxe siècle.
Biographie détaillée sur Wikipédia

Posté le 20/06/2019 - Thème : Sensualité

Dans le désordre de tes draps

Dans le désordre de tes draps

Ta chair tremble et moi

Je tremble avec toi

L’humide et le chaud

De tes fièvres profondes

La ronde

De nos émois

Les ombres

Sous tes draps

Je rampe sur ta peau

© Jean-Baptiste FOUCO

Jean-Baptiste Fouco
Auteur corse qui a publié plusieurs recueils et ebooks.
Son blog :
http://aimalun.over-blog.com/

Posté le 20/06/2019 - Thème : Enfance

La saison de Sainte-Reine

Je n’ai pas oublié cette maison d’école
Où je naquis en février dix-neuf cent vingt
Les vieux murs à la chaux ni l’odeur du pétrole
Dans la classe étouffée par le poids du jardin
Mon père s’y plaisait en costume de chasse
Tous deux nous y avions de tendres rendez-vous
Lorsqu’il me revenait d’un monde de ténèbres
D’une Amérique à trois cents mètres de chez nous
Je l’attendais couché sur les pieds de ma mère
Comme un bon chien un peu fautif d’avoir couru
Du jardin au grenier des pistes de lumière
Et le poil tout fumant d’univers parcourus
La porte à peine ouverte il sortait de ses manches
Des jeux de cartes des sous belges ou des noix
Et je le regardais confiant dans son silence
Pour ma mère tirer de l’amour de ses doigts
Il me parlait souvent de son temps de souffrance
Quand il était sergent-major et qu’il montait
Du côté de Tracy-le-Mont ou de la France
La garde avec une mitrailleuse rouillée
Et je riais et je pensais aux pommes mûres
À la fraîcheur avoisinante du cellier
À ce parfum d’encre violette et de souillure
Qui demeure longtemps dans les sarraus mouillés
Mais ce soir où je suis assis près de ma femme
Dans une maison d’école comme autrefois
Je ne sais rien que toi Je t’aime comme on aime
Sa vie dans la chaleur d’un regard d’avant soi.

© René-Guy CADOU

René-Guy Cadou (1920-1951)
Poète français qui grandit dans une ambiance de préaux d’écoles, de rentrées des classes, de beauté des automnes, de scènes de chasse et de vie paysanne qui deviendront plus tard une source majeure de son inspiration poétique. Fils d'instituteurs, il devient lui aussi instituteur et rencontre Hélène, le grand amour de sa vie qui fut aussi l'inspiratrice de nombreux recueils. Durant l'Occupation allemande, il témoigne de son soutien à la Résistance par ses écrits et son désir de dénoncer la barbarie nazie. Il composera un nombre considérable de poèmes avant que la maladie ne l'emporte prématurément à l'âge de 31 ans.
Site officiel Hélène et René-Guy Cadou : http://www.cadou-poesie.net/

Posté le 20/06/2019 - Thème : Humour

Les soles

Chez les poissons

Il existe plusieurs variétés de soles

Toutes ne vivent pas dans l’eau

Il y a les soles air qui vivent dans l’air

Il y a les sous soles qui vivent dans les caves

Il y a les soles ubles qui se fondent dans l’eau

Et les soles ides dures comme du roc

La sole ange qui est belle comme un ange

La sole itaire qui n’aime pas la compagnie

Il y a les soles stices d’hiver qui n’aiment pas  l’été

Et les soles stices d’été qui n’aiment pas l’hiver

Il y a la sole iloque

Qui marmonne dans sa barbe

La sole iste qui joue avec la sole fège

La Sole ogne qui vit au centre de la France

Il y a les solex qui se déplacent en pétaradant

Avec les bou soles pour leur indiquer la bonne direction

Les soles ariums qui se dorent la pilule

Contrairement aux para soles

Qui n’aiment pas le soleil

Celles qui font des ronds dans l’eau

S’appellent les tourne soles

Il existe aussi une variété de soles pas très futées

Qu’il vaut mieux éviter

Les con soles

Et puis il y a la sole ution

Qu’il faut chercher en cas de problème

Pourriez-vous m’aider

A trouver la sole ution 

Pour que mon histoire

Ne se termine pas

En queue de poisson

© Salvatore SANFILIPPO

Salvatore Sanfilippo
Salvatore Sanfilippo pratique avec bonheur une poésie sonnante, proche du chant, du théâtre : des poèmes à dire, à lire et à rire, à réfléchir aussi. Il a publié plusieurs recueils de poésie et participe également à plusieurs revues en ligne.
Autre texte :
J'écrirai des poèmes
Son blog :
http://salvatore-sanfilippo.over-blog.com/

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