Quelques peuples seulement ont une littérature, tous ont une poésie
Victor Hugo

Une éternité à t'aimer

Il ne me reste plus qu'une éclaircie à vivre
Qu'un rayon de soleil à contempler
Qu'un nuage à regarder
Qu'un sourire à donner
Qu'une note de musique à écouter
Qu'une goutte de miel à savourer
Et toute une éternité à t'aimer...

Stéphane Gebel de Gebhardt
Ecrivain touche à tout, récits courts et nouvelles en passant par la poésie, il va bientôt publier un roman remettant en cause l'origine humaine et bien sûr, notre propre histoire. Il vit à Rimouski au Québec.
Son blog : lejournaluse.blogspot.fr/

Sables mouvants

Démons et merveilles
Vents et marées
Au loin déjà la mer s'est retirée
Démons et merveilles
Vents et marées
Et toi
Comme une algue doucement caressée par le vent
Dans les sables du lit tu remues en rêvant
Démons et merveilles
Vents et marées
Au loin déjà la mer s'est retirée
Mais dans tes yeux entrouverts
Deux petites vagues sont restées
Démons et merveilles
Vents et marées
Deux petites vagues pour me noyer.

Jacques Prévert
Sa biographie : http://xtream.online.fr/

Jacques Fournier : extraits

je t’aime je t’aime à deux heures quand mes mains en collier jouent l’aube admirable de tes sens sur l’horizon fragile de ta gorge dénouée 

je t’aime je t’aime à trois heures quand tu rejoins la ligne claire de mon sommeil glissant ton épiderme fugace entre les draps tendres de mon impatience 

je t’aime je t’aime à six heures quand la lumière vertigineuse de ton ombre presse du bout des lèvres la faille de mon attente 

je t’aime je t’aime à neuf heures quand la marée haute de nos songes rompt le pain de notre angle droit 

je t’aime je t’aime à dix heures quand il ne me reste plus que la salive de mon sexe pour t’abreuver puits aux margelles de nuages effilochés 

je t’aime je t’aime à minuit mains et poumons joints flèche immature en quête de vertige plantée vibrante dans l’aire libre de nos souffles 

Jacques Fournier
Né en 1959 à Rennes. Il a été instituteur de 1983 à 2002. Directeur de la rédaction de la revue « Ici & Là. »

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En secret

L'amour est un secret
Caché comme une rose
Dans les jardins sacrés
Où fleurissent les proses.


Les lèvres nous les taisent,
Elles brillent dans les yeux
Brûlant comme des braises
Au feu du délicieux.

L'amour en interdit,
A jamais ne se dit,
Mais notre coeur espère
Le vivre sans barrières.


L'esprit épris s'y perd
Surpris dans sa prière,
Son espoir de le vivre.


Enfin il se libère
Et l'âme réverbère
Ce charme qui l'enivre.


Dans cet autre horizon,
Du désir en raison,
Chacun se laisse aller
Au secret dévoilé.


"Mon dieu, elle est si belle
Qu'elle anime mes ailes.
Mes yeux ne voit plus qu'elle,
Colombe aux hirondelles,
Et nos corps qui s'appellent
A l'aube d'un septième ciel."

Cod Kinay
Son blog : http://desmotsdecitoyen.fr

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Je t'écris de nulle part

Je t’écris de nulle part
Avec dans la bouche
Le goût  usé des mots
Qui se brisent contre moi.
Je voudrais te dire mieux
Combien je t’aime
Même si le malheur grandit toujours
Autour de nous.
J’aimerais que nos mains se rejoignent encore
Et puis encore…
Effacer ta peine avec un chiffon très doux
Mais parfois mes mains ne m’obéissent plus
Parfois
Je ne retiens plus les mots
Qui glissent sur  un papier amer.
Il y a souvent entre nous
Le spectre d’un pays que je ne connais pas
Et qui vient frapper à ma porte.
Le chemin se creusera encore entre nous
Et au creux de mes bras.
Je voudrais revenir sur nos pas
Pendant qu’il en est encore temps
Je ne rattraperai jamais
L’horloge qui bat
Tout contre toi
Entre l’amour et la mort.

Denis Emorine
Né en 1956 près de Paris, Denis Emorine est poète, essayiste, nouvelliste et dramaturge. Ses thèmes de prédilection sont la recherche de l’identité, le thème du double et la fuite du temps.
Son site :
http://denis.emorine.free.fr/ul/accueil.htm

Quand Simone et Jeannot, sur la péniche-tango

Si vous allez le dimanche à Conflans
danser le tango sur l’Uranus, la péniche à Luna
vous les verrez enlacés cœur à cœur
évoluant avec grâce et lenteur…

Quand Simone et Jeannot dansent le tango
y a plus rien qui existe
y a qu’eux deux sur la piste
ils se tiennent par les yeux
sans un mot, d’un air triste ils se font du tango.

…et la semaine s’oublie dans les bras de samedi
et les peines s’enfuient sur la pointe des larmes
ils se retrouvent au dancing pour tourner toute la nuit
et donner du charme à leur vie.

Quand Simone et Jeannot dansent le tango
le monde peut s’écrouler
ils éteignent le son
pour se laisser bercer
par le bandonéon
Ils se connaissent par cœur
ces enfants de la sueur que l’aube désunit

…et la semaine s’oublie dans les bras de dimanche
et les peines se noient dans la houle des hanches
ils se voient au dancing pour s’offrir de belles nuits 
et donner de l’allure à leur vie

Quand Simone et Jeannot quittent le tango
c’est toujours les yeux cernés d’étoiles
et les chaussures à la main.
« A jeudi au thé dansant ? »
Ils ont ça dans le sang.

Quand Simone quitte Jeannot
c’est toujours le tango qui la ramène
au petit jour à son studio
qui donne sur la Seine.

 

Jean Gennaro
De son vrai nom Jean Martinez, petit-fils d'immigrants espagnols, Jean Gennaro est poète, écrivain, nouvelliste et postier, bref un homme de lettres dans tous les sens du terme. A publié plusieurs recueils et romans.

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Quand

Quand tu me manques
C'est tout qui s'éloigne
C'est ma peau qui m'empoigne
Sous mon âme saltimbanque

Quand tu me manques
C'est l'absence à faire taire
La mâchoire qui se serre
Et le silence pour seule rente

Quand tu me manques
C'est l'effluve d'un parfum
Qui se cogne à mes mains
Une mélancolie qui m'attente

Quand tu me manques
C'est cette Lune exaltée
Qui rêve d'horizons symbiotiques,
De murmures romantiques,
Nos coeurs entrelacés …
Chasser les doutes qui m'arpentent.

Quand tu me manques
C'est mon monde à l'envers
Reprenant bien un vers
Pour mon âme si ardente.


Eléonore Morin

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Léa

Paris, ses cafés noirs qu'on boit en solitaire, 
La Tour Eiffel rouillée et les chalands qui traînent, 
Le métro tortillant comme un long ver de terre 
Vers la butte Montmartre, te diront que je t'aime. 

Comme le caillou rond lancé dans un étang 
Qui fronce tournoyant le miroir des fontaines, 
Comme cette hirondelle annonce le printemps 
Ce bonbon parfumé te dira que je t'aime. 

J'ai cueilli au printemps, une fleur qui respire 
Comme un chat ronronnant éperdument s'étire 
Tout près d'un feu de bois qui craque et qui rougeoie 
Dans un coin de garrigue, il y a toi, il y a moi.

 

Pierre Dard

La dernière urgence

Quand ce sera la dernière fois de nous
Le dernier cœur à corps
La dernière urgence
Et que nous ne saurons pas plus qu’avant
Pas plus qu’après

Quand ce sera déjà après
Et que nous lèverons un peu la tête comme avant
Mais sans plus de foi
Mais sans moins de foi
Sans plus de courage qu’avant
Mais avec ce souffle vain
Une dernière fois

Nous rentrerons dans l’ombre
Dont nous n’étions jamais sortis
Autrement que par cet amour

Quand ce sera la dernière fois de nous
Quand ce ne sera plus que notre amour à jamais
Et à jamais fini

Quand ce sera la dernière fois de toi
De moi qui à jamais t’aimais

 

Guy Allix
Guy Allix, né à Douai le 4 juin 1953, est un poète et un écrivain libertaire français.
Site officiel : http://guyallixpoesie.canalblog.com/

Je t'attends tu sais

Je t'attends tu sais 
J'espère un jour te toucher 
De mon coeur passionné 
De mon âme sucrée 
De mes mains satinées 
Afin que tu vois mon amour démesuré 
Je t'attends tu sais 
Pour ensemble le chemin du bonheur marteler 
S'unir dans la passion et la complicité 
Combattre les soucis de la vie 
En sachant ensemble les affronter 
Sans nous désunir à cause des soucis 
Je t'attends tu sais 
Souhaitant ton bonheur à jamais 
Dans le silence de mes songes diffusés 
Et dans le cahot de la réalité 
Je t'attends tu sais 
Je te prie de ne jamais en douter.

Thierry Dumas
Son site : romanetpoesie.e-monsite.com

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Maman

T'es ma plus belle histoire d'amour
Depuis l'air de mon premier jour
Mes premiers pas étaient pour toi
Dans le doux espace de tes bras
Ils m'ont empêché de tomber
T'es mon plus beau visage d'amour
Toujours sourire jours après jours
Enfance heureuse auprès de toi
T'es mes plus tendres épaules d'amour
Toujours blotti au creux de toi

Quand mes chagrins m'envahissaient
C'est sur elles que j'allais pleurer
Et un nouveau soleil brillait
T'es ma plus belle histoire d'amour
Toujours présente à mes côtés
Quand je criais mes "au secours"

T'es mes plus belles mains d'amour
Quand elles caressaient mes cheveux
Toutes mes angoisses s'en allaient
Amour tendresse rien que pour moi
Toi et moi le temps fut trop court
T'es ma plus belle maman d'amour
Tu viens quelques fois dans mes nuits
Tu me manques moi je m'ennuie

T'es ma plus belle maman d'amour
D'avoir pas dit que je t'aimais
Restera mon plus grand regret
D'avoir pas dit que je t'aimais
Que je t'aimais que je t'aimais.

Maman je t'aime...

 

Jean-François Millas

Cher frère blanc

Cher frère blanc,
Quand je suis né, j'étais noir,
Quand j'ai grandi, j'étais noir,
Quand je suis au soleil, je suis noir,
Quand je suis malade, je suis noir,
Quand je mourrai, je serai noir.

Tandis que toi, homme blanc,
Quand tu es né, tu étais rose,
Quand tu as grandi, tu étais blanc,
Quand tu vas au soleil, tu es rouge,
Quand tu as froid, tu es bleu,
Quand tu as peur, tu es vert,
Quand tu es malade, tu es jaune,
Quand tu mourras, tu seras gris.

Alors, de nous deux,
Qui est l'homme de couleur ?

Léopold Sedar-Senghor
Sa vie, son oeuvre sur wikipedia

La mort des amants

Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères,
Des divans profonds comme des tombeaux,
Et d'étranges fleurs sur des étagères,
Ecloses pour nous sous des cieux plus beaux.

Usant à l'envi leurs chaleurs dernières,
Nos deux coeurs seront deux vastes flambeaux,
Qui réfléchiront leurs doubles lumières
Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.

Un soir fait de rose et de bleu mystique,
Nous échangerons un éclair unique,
Comme un long sanglot, tout chargé d'adieux ;

Et plus tard un Ange, entr'ouvrant les portes,
Viendra ranimer, fidèle et joyeux,
Les miroirs ternis et les flammes mortes.

 

Charles Baudelaire
Sa vie, son oeuvre sur wikipedia

Le bonheur est une plume

Le bonheur est une plume 
La plus légère qui soit. 
Il faut l'attraper 
Quand elle passe. 
Le bonheur se cueille dans l'instant, 
Avec précaution 
Comme une fleur, 
Avant qu'elle ne se fane. 

Le bonheur est cette poudre de soie, 
Qui passe, légère, devant la lune, 
L'effleure, l'enserre, 
Et la pénètre de sa paix. 

Même fragile, le bonheur 
Transfigure les choses insignifiantes, 
Il fait oublier le réel, 
Alors que la pensée remodèle nos traits. 

La joie monte en nous, quand nous la donnons. 
C'est cela le moteur du bonheur. 
La découverte du bonheur d'aimer 
S'ajoute au bonheur d'être aimé. 

Et malgré la nuit du monde, 
Malgré les destructions, 
Tenons notre lampe allumée, 
Pour que vive au dehors la lumière du bonheur. 

 

Hélène Ellenberger

La vie

Il faut admirer tout pour s'exalter soi-même
Et se dresser plus haut que ceux qui ont vécu
De coupable souffrance et de désirs vaincus :
L'âpre réalité formidable et suprême
Distille une assez rouge et tonique liqueur
Pour s'en griser la tête et s'en brûler le coeur.

Oh clair et pur froment d'où l'on chasse l'ivraie !
Flamme nette, choisie entre mille flambeaux
D'un légendaire éclat, mais d'un prestige faux !
Dites, marquer son pas dans l'existence vraie,
Par un chemin ardu vers un lointain accueil,
N'ayant d'autre arme au front que son lucide orgueil !

Marcher dans sa fierté et dans sa confiance,
Droit à l'obstacle, avec l'espoir très entêté
De le réduire, à coup précis de volonté,
D'intelligence prompte ou d'ample patience
Et de sentir croître et grandir le sentiment
D'être, de jour en jour, plus fort, superbement.

Aimer avec ferveur soi-même en tous les autres
Qui s'exaltent de même en de mêmes combats
Vers le même avenir dont on entend le pas ;
Aimer leur coeur et leur cerveau pareils aux vôtres
Parce qu'ils ont souffert, en des jours noirs et fous,
Même angoisse, même affre et même deuil que nous.

Et s'enivrer si fort de l'humaine bataille
- Pâle et flottant reflet des monstrueux assauts
Ou des groupements d'or des étoiles, là-haut -
Qu'on vit en tout ce qui agit, lutte ou tressaille
Et qu'on accepte avidement, le coeur ouvert,
L'âpre et terrible loi qui régit l'univers.

 

Emile Verhaeren (1855-1916)
Sa vie, son oeuvre

Les trois chansons

Entends la chanson de l'eau... 
Comme il pleut, comme il pleut vite ! 
Il semble que des grelots 
Dans la gouttière s'agitent.

A l'abri dans ton dodo 
Entends la chanson de l'eau !

Entends la chanson du vent... 
Comme les branches s'agitent ! 
Les nids d'oiseaux, bien souvent, 
Sont bercés, bercés trop vite.

A l'abri des rideaux blancs 
Entends la chanson du vent.

Entends la chanson du feu... 
Comme les flammes s'agitent 
Le feu jaune, rouge et bleu 
Pour te chauffer brûle vite.

Quand tes yeux clignent un peu, 
Entends la chanson du feu.

Ecoute les trois chansons 
Qui se font toutes petites 
Et douces comme un ronron 
Pour que tu dormes plus vite.

Si tu veux, bébé, dormons 
Au bruit léger des chansons.


Ce poème a été mis en musique par David Villamejeanne
http://davidvilla2.wixsite.com/invitation-au-voyage

 

Sabine Sicaud (1913-1928) 
Cas unique et prodige dans les annales de la littérature française, Sabine Sicaud est une enfant douée pour la poésie et remporte dès l'âge de 11 ans plusieurs prix littéraires. Issue d'une famille d'érudits du Lot-et-Garonne, elle baigne dans un monde artistique et culturel qui éveillera en elle un don précoce pour l'écriture poétique. Son oeuvre s'achève brutalement par son décès prématuré à l'âge de 15 ans, suite à une blessure au pied qui s'envenime et la laisse dans de terribles souffrances. 
Site officiel : https://www.sabinesicaud.com/

Vacances

Tiède est le vent
Chaud est le temps
Fraîche est ta peau
Doux, le moment

Blanc est le pain
Bleu est le ciel
Rouge est le vin
D’or est le miel

Odeurs de mer
Embruns, senteurs
Parfums de terre
D’algues, de fleurs

Gai est ton rire
Plaisant ton teint
Bons, les chemins
Pour nous conduire

Lumière sans voile
Jours à chanter
Millions d’étoiles
Nuits à danser

Légers, nos dires
Claires, nos voix
Lourd, le désir
Pesants, nos bras

Tiède est le vent
Chaud est le temps
Fraîche est ta peau
Doux, le moment

Doux le moment…
Doux le moment…

 

Esther Granek
Sa vie, son oeuvre sur wikipedia

Le bonheur

Si tu veux être heureux, ne cueille pas la rose

Qui te frôle au passage et qui s'offre à ta main ;

La fleur est déjà morte à peine est-elle éclose.

Même lorsque sa chair révèle un sang divin.

N'arrête pas l'oiseau qui traverse l'espace ;

Ne dirige vers lui ni flèche, ni filet

Et contente tes yeux de son ombre qui passe

Sans les lever au ciel où son aile volait ;

N'écoute pas la voix qui te dit : « Viens ». N'écoute

Ni le cri du torrent, ni l'appel du ruisseau ;

Préfère au diamant le caillou de la route ;

Hésite au carrefour et consulte l'écho.

Prends garde… Ne vêts pas ces couleurs éclatantes

Dont l'aspect fait grincer les dents de l'envieux ;

Le marbre du palais, moins que le lin des tentes

Rend les réveils légers et les sommeils heureux.

Aussi bien que les pleurs, le rire fait les rides.

Ne dis jamais : Encore, et dis plutôt : Assez…

Le Bonheur est un Dieu qui marche les mains vides

Et regarde la vie avec des yeux baissés !

 

Henri de Régnier (1864-1936)
Sa vie, son oeuvre sur wikipedia

Malgré moi

L’aigle royal
Plane au-dessus des crêtes

Il sait bien
Combien j’aime la montagne !

Les marches interminables
A travers les vallons ombragés
Les ruisseaux capricieux

Seul
Sous le bleu du ciel
Dans le silence des pierres

L’odeur de musc à pleins poumons
Un envol de perdrix grises
La course d’un lapin de garenne

Crapahutant
Dans les broussailles sèches
Qui vous griffent les jambes

Loin
Des bruits de la ville

La fumée des cheminées de la grande usine

Pas de Tweet dévastateur

Ni SMS
Qui ne pense qu’à toi

Oubliées les infos
Qui caracolent à longueur de temps
Dans nos petites têtes dévoyées

Ici
Je connais le vertige des sommets

Ce trou
Douloureux au fond de soi

Parfois
Je voudrais fermer les yeux

Mais mon regard ne peut se détacher
De cette ligne d’horizon
Qui m’absorbe
Malgré moi

 

Richard Taillefer
Né en 1951 à Montmeyan (village du Haut Var situé au pied des gorges du Verdon), il effectue toute sa carrière à la SNCF comme conducteur de train où il est militant syndical. Il écrit depuis 1977 et a publié une dizaine de recueils et plusieurs anthologies. Il est installé depuis 1981 à Savigny-le-Temple dont il a été maire-adjoint délégué à la culture. Il créé une association en poésie en 1981 et la revue "Poésimage". Avec quelques amis, il fonde le festival "Montmeyan en PoéVie".
Site officiel : http://richardrf.wixsite.com/richard-taillefer

L'aventure est d'abord humaine

L’aventure est d’abord humaine
Océan de vie, océan de paix
L’aventure est d’abord humaine
Cris de temps passé aux lisières des prés
L’aventure est d’abord humaine
Comme tous les solstices qui ont précédé
L’aventure est d’abord humaine
Fleuve d’harmonie, fleuve d’éternité

L’aventure est d’abord humaine
Alchimie d’amour, désirs d’Absolu
L’aventure est d’abord humaine
Désespoirs palpables, vifs, jaunes, crus
L’aventure est d’abord humaine
Désirs d’Olympe paraissant fanés
L’aventure est d’abord humaine
Riches, pourpres, exilés

L’aventure est d’abord humaine
Des anciens temps aux nouveaux essors
L’aventure est d’abord humaine
D’absurde éclipses de sommeils morts
L’aventure est d’abord humaine
C’est la réalité qu’un jour les Dieux ont convoité
L’aventure est d’abord humaine
Absence de funambule, de rythmes sots, brusques, ancrés

L’aventure est d’abord humaine
Dans une église ou bien un Mausolée
L’aventure est d’abord humaine
Symbôle d’obélisques qui arrachent le ciel
L’aventure est d’abord humaine
Lames coupantes et dures, face à l’Eternel
L’aventure est d’abord humaine
Comme si un jour nous obtenions le Feu
L’aventure est d’abord humaine
Ne restera qu’un chiffre pur, ce sera Deux

 

Winston Perez
Né en 1971, Winston Perez est un poète français d'origine cubaine. Il vit quelques années à Paris où il obtient une licence en lettres modernes et donne aussi des concerts de salsa réguliers.. Fréquentant les salons littéraires alternatifs, il découvre une partie du milieu ésotérique parisien de l’époque. Il se passionne alors pour les sciences occultes, le tantrisme et les nouvelles technologies. Il s'est installé dans le sud de la France et effectue de nombreux voyages à travers le monde.

J'écrirai

J’écrirai
à cette main qu’on pose sur le drap d’un mourant
à cette larme qui coule le long du visage de l’aurore
à ce regard qui voltige derrière un départ

Je chérirai
ce reste de lumière
pour l’arrogance des jours
pour les cendres des vaincus

J’offrirai
l’odeur de la forêt inondée
à la pierre
à ceux qui ne voient pas tes yeux
à ce mirage des mots dans l’ombre

J’inventerai
une prière sur une terrasse
à mes rêves éphémères sur la paix
à votre dieu sans verge ni vagin
à toutes les guerres des lâches

Et j’écrirai encore
le ciel est au-dessus de ma table
à celui qui a voulu tracer le mot liberté sur les collines de ton corps.

 

Salah Al Hamdani
Poète et homme de théâtre français né en 1951, d'origine irakienne. Exilé à Paris depuis 1975, il a été opposant à la dictature de Saddam Hussein, et s'engage dans ses écrits contre la dictature, les guerres et le terrorisme.
Site officiel : https://www.salah-al-hamdani.com/

Ma liberté

Ma liberté
Longtemps je t'ai gardée
Comme une perle rare
Ma liberté
C'est toi qui m'as aidé
A larguer les amarres
Pour aller n'importe où
Pour aller jusqu'au bout
Des chemins de fortune
Pour cueillir en rêvant
Une rose des vents
Sur un rayon de lune

Ma liberté
Devant tes volontés
Mon âme était soumise
Ma liberté
Je t'avais tout donné
Ma dernière chemise
Et combien j'ai souffert
Pour pouvoir satisfaire
Tes moindres exigences
J'ai changé de pays
J'ai perdu mes amis
Pour gagner ta confiance

Ma liberté
Tu as su désarmer
Toutes mes habitudes
Ma liberté
Toi qui m'as fait aimer
Même la solitude
Toi qui m'as fait sourire
Quand je voyais finir
Une belle aventure
Toi qui m'as protégé
Quand j'allais me cacher
Pour soigner mes blessures

Ma liberté
Pourtant je t'ai quittée
Une nuit de décembre
J'ai déserté
Les chemins écartés
Que nous suivions ensemble
Lorsque sans me méfier
Les pieds et poings liés
Je me suis laissé faire
Et je t'ai trahie pour
Une prison d'amour
Et sa belle geôlière

Et je t'ai trahie pour
Une prison d'amour
Et sa belle geôlière

 

Georges Moustaki (1934-2013)
Biographie complète sur wikipedia

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Après la pluie

J’aime la petite pluie
Qui s’essuie
D’un torchon de bleu troué !
J’aime l’amour et la brise,
Quand ça frise…
Et pas quand c’est secoué.

– Comme un parapluie en flèches,
Tu te sèches,
Ô grand soleil! grand ouvert…
À bientôt l’ombrelle verte
Grand’ ouverte!
Du printemps – été d’hiver. –

La passion c’est l’averse
Qui traverse!
Mais la femme n’est qu’un grain :
Grain de beauté, de folie
Ou de pluie…
Grain d’orage – ou de serein. –

Dans un clair rayon de boue,
Fait la roue,
La roue à grand appareil,
Plume et queue – une Cocotte
Qui barbote;
Vrai déjeuner de soleil !

 

Tristan Corbière (1845-1875)
Sa vie, son oeuvre

Premier Mai

Tout conjugue le verbe aimer. Voici les roses.
Je ne suis pas en train de parler d'autres choses.
Premier mai ! l'amour gai, triste, brûlant, jaloux,
Fait soupirer les bois, les nids, les fleurs, les loups ;
L'arbre où j'ai, l'autre automne, écrit une devise,
La redit pour son compte et croit qu'il l'improvise ;
Les vieux antres pensifs, dont rit le geai moqueur,
Clignent leurs gros sourcils et font la bouche en coeur ;
L'atmosphère, embaumée et tendre, semble pleine
Des déclarations qu'au Printemps fait la plaine,
Et que l'herbe amoureuse adresse au ciel charmant.
A chaque pas du jour dans le bleu firmament,
La campagne éperdue, et toujours plus éprise,
Prodigue les senteurs, et dans la tiède brise
Envoie au renouveau ses baisers odorants ;
Tous ses bouquets, azurs, carmins, pourpres, safrans,
Dont l'haleine s'envole en murmurant : Je t'aime !
Sur le ravin, l'étang, le pré, le sillon même,
Font des taches partout de toutes les couleurs ;
Et, donnant les parfums, elle a gardé les fleurs ;
Comme si ses soupirs et ses tendres missives
Au mois de mai, qui rit dans les branches lascives,
Et tous les billets doux de son amour bavard,
Avaient laissé leur trace aux pages du buvard !
Les oiseaux dans les bois, molles voix étouffées,
Chantent des triolets et des rondeaux aux fées ;
Tout semble confier à l'ombre un doux secret ;
Tout aime, et tout l'avoue à voix basse ; on dirait
Qu'au nord, au sud brûlant, au couchant, à l'aurore,
La haie en fleur, le lierre et la source sonore,
Les monts, les champs, les lacs et les chênes mouvants,
Répètent un quatrain fait par les quatre vents.

 

Victor Hugo (1802-1885)
Sa vie, son oeuvre

Hiver

Le ciel pleure ses larmes blanches 
Sur les jours roses trépassés ; 
Et les amours nus et gercés 
Avec leurs ailerons cassés 
Se sauvent, frileux, sous les branches.

Ils sont finis les soirs tombants, 
Rêvés au bord des cascatelles. 
Les Angéliques, où sont-elles ! 
Et leurs âmes de bagatelles, 
Et leurs coeurs noués de rubans ?...

Le vent dépouille les bocages, 
Les bocages où les amants 
Sans trêve enroulaient leurs serments 
Aux langoureux roucoulements 
Des tourterelles dans les cages.

Les tourterelles ne sont plus, 
Ni les flûtes, ni les violes 
Qui soupiraient sous les corolles 
Des sons plus doux que des paroles. 
Le long des soirs irrésolus.

Cette chanson — là-bas — écoute, 
Cette chanson au fond du bois... 
C'est l'adieu du dernier hautbois, 
C'est comme si tout l'autrefois 
Tombait dans l'âme goutte à goutte.

Satins changeants, cheveux poudrés, 
Mousselines et mandolines, 
Ô Mirandas ! Ô Roselines ! 
Sous les étoiles cristallines, 
Ô Songe des soirs bleu-cendrés !

Comme le vent brutal heurte en passant les portes ! 
Toutes, — va ! toutes les bergères sont bien mortes.

Morte la galante folie, 
Morte la Belle-au-bois-jolie, 
Mortes les fleurs aux chers parfums !

Et toi, sœur rêveuse et pâlie, 
Monte, monte, ô Mélancolie, 
Lune des ciels roses défunts.

 

Albert Samain (1858-1900)
Sa vie, son oeuvre

Sonnet d'été

Nous habiterons un discret boudoir,
Toujours saturé d’une odeur divine,
Ne laissant entrer, comme on le devine,
Qu’un jour faible et doux ressemblant au soir.

Une blonde frêle en mignon peignoir
Tirera des sons d’une mandoline,
Et les blancs rideaux tout en mousseline
Seront réfléchis par un grand miroir.

Quand nous aurons faim, pour toute cuisine
Nous grignoterons des fruits de la Chine,
Et nous ne boirons que dans du vermeil ;

Pour nous endormir, ainsi que des chattes
Nous nous étendrons sur de fraîches nattes ;
Nous oublirons tout, – même le soleil !

 

Germain Nouveau (1851-1920)
Sa vie, son oeuvre

Chanson d'automne

Les sanglots longs
Des violons
De l'automne
Blessent mon coeur
D'une langueur
Monotone. 

Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l'heure, 
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure

Et je m'en vais
Au vent mauvais
Qui m'emporte
Deçà, delà, 
Pareil à la
Feuille morte.

 

Paul Verlaine
Sa vie, son oeuvre

Les saisons et l'amour

Le gazon soleilleux est plein 
De campanules violettes, 
Le jour las et brûlé halette 
Et pend aux ailes des moulins.

La nature, comme une abeille, 
Est lourde de miel et d'odeur, 
Le vent se berce dans les fleurs 
Et tout l'été luisant sommeille.

— Ô gaieté claire du matin 
Où l'âme, simple dans sa course, 
Est dansante comme une source 
Qu'ombragent des brins de plantain !

De lumineuses araignées 
Glissent au long d'un fil vermeil, 
Le cœur dévide du soleil 
Dans la chaleur d'ombre baignée.

— Ivresse des midis profonds, 
Coteaux roux où grimpent des chèvres, 
Vertige d'appuyer les lèvres 
Au vent qui vient de l'horizon ;

Chaumières debout dans l'espace 
Au milieu des seigles ployés, 
Ayant des plants de groseilliers 
Devant la porte large et basse...

— Soirs lourds où l'air est assoupi, 
Où la moisson pleine est penchante, 
Où l'âme, chaude et désirante, 
Est lasse comme les épis.

Plaisir des aubes de l'automne, 
Où, bondissant d'élans naïfs, 
Le cœur est comme un buisson vif 
Dont toutes les feuilles frissonnent !

Nuits molles de désirs humains, 
Corps qui pliez comme des saules, 
Mains qui s'attachent aux épaules, 
Yeux qui pleurent au creux des mains.

— Ô rêves des saisons heureuses, 
Temps où la lune et le soleil 
Écument en rayons vermeils 
Au bord des âmes amoureuses...

 

Anna de Noailles (1876-1933)
Sa vie, son oeuvre

Novembre

Novembre tes doigts nus griffent le ciel morose.
Affligeant le lointain, quelque sombre corbeau,
De son cri rauque et laid, sonne le glas du beau,
Sur des champs inondés qu'une aube grise arrose.

La nature s'endort, toute sève repose,
Automne moribond, l'hiver est ton tombeau.
Une pâle clarté comme un triste flambeau,
Etend son aile froide et tout se décompose.

Quand le souffle, l'averse à la morne saison
Enterrent les chemins dans le noir horizon,
Transformant les jardins en affreux marécage,

Comment imaginer son printemps vigoureux,
Une fleur qui naitra, frêle dans le bocage,
Telle une onde d'espoir sur l'instant douloureux ?

 

Hanternoz
Son blog :
http://hanternoz.eklablog.com/

C'est l'automne

C'est l'automne, l'automne, on est seul près du feu.
Adieu soleil puissant, feuilles vertes, ciel bleu !
L'averse bat la vitre et le vent s'époumone
À gémir longuement sa chanson monotone,
Ô toilettes d'avril, bonheur de vivre, adieu.  

On est seul près du feu, on écoute la pluie,
Et parfois l'on va voir écartant le rideau
Si le ciel est encor badigeonné de suie,
Si la rue est toujours pleine de flaques d'eau
Et l'on revient s'asseoir, on s'ennuie, on s'ennuie. 

Ô désespoir du vent dans le grand bois jauni
Roulant par tourbillons des feuilles mortes sales,
Et des lettres d'amour et des débris de nid,
Emporte les beaux jours dans tes longues rafales,
C'est l'hiver à jamais, tout est fini, fini.  

Oh le soleil est mort, et tout nous abandonne
Les étoiles ont fui, l'on ne les verra plus,
Tout est fini, fini, vent de tristesse entonne
Le convoi du grand deuil les temps sont révolus.
La Terre va mourir dans l'automne.

 

Jules Laforgue (1860-1887)
Sa vie, son oeuvre
Un site complet sur Jules Laforgue

Rythme des vagues

J’étais assis devant la mer sur le galet.
Sous un ciel clair, les flots d’un azur violet,
Après s’être gonflés en accourant du large,
Comme un homme accablé d’un fardeau s’en décharge,
Se brisaient devant moi, rythmés et successifs.
J’observais ces paquets de mer lourds et massifs
Qui marquaient d’un hourra leurs chutes régulières
Et puis se retiraient en râlant sur les pierres.
Et ce bruit m’enivrait; et, pour écouter mieux,
Je me voilai la face et je fermai les yeux.
Alors, en entendant les lames sur la grève
Bouillonner et courir, et toujours, et sans trêve
S’écrouler en faisant ce fracas cadencé,
Moi, l’humble observateur du rythme, j’ai pensé
Qu’il doit être en effet une chose sacrée,
Puisque Celui qui sait, qui commande et qui crée,

N’a tiré du néant ces moyens musicaux,
Ces falaises aux rocs creusés pour les échos,
Ces sonores cailloux, ces stridents coquillages
Incessamment heurtés et roulés sur les plages
Par la vague, pendant tant de milliers d’hivers,
Que pour que l’Océan nous récitât des vers.

 

François Coppée (1842-1908)
Biographie sur wikipedia

Vogue

Au loin …la mer du nord

Adossée au littoral
la foule défile dans un flot bruyant,
entre remous et repos.

Sous le soleil
renaissent les sourires.
Sur la digue,
se brisent les souvenirs,
rêves apaisants
bercés par l’écume vibrante.

Chahuté par le vent,
Le temps n’est plus alors rien
Figé en une saison
dont le sable est le témoin.

 

Nadia Ben Slima
Née en 1980, dans l'Est de la France, Nadia Ben Slima vit actuellement à Lille. Attirée autant par les sciences que par la littérature, elle a fait le choix d’une carrière scientifique, mettant en veille son autre passion. Ses influences sont la nature, l’amour de sa famille et ses proches, la quête de sérénité.

Le vaisseau d'or

Ce fut un grand Vaisseau taillé dans l'or massif :
Ses mâts touchaient l'azur, sur des mers inconnues ;
La Cyprine d'amour, cheveux épars, chairs nues
S'étalait à sa proue, au soleil excessif.

Mais il vint une nuit frapper le grand écueil
Dans l'Océan trompeur où chantait la Sirène,
Et le naufrage horrible inclina sa carène Aux profondeurs du Gouffre, immuable cercueil.

Ce fut un Vaisseau d'Or, dont les flancs diaphanes
Révélaient des trésors que les marins profanes,
Dégoût, Haine et Névrose, entre eux ont disputés.

Que reste-t-il de lui dans la tempête brève ?
Qu'est devenu mon coeur, navire déserté ?
Hélas! Il a sombré dans l'abîme du Rêve !

 

Emile Nelligan (1879-1941) 
Poète québécois 
Sa vie, son oeuvre sur wikipedia

Matin sur le port

Le soleil, par degrés, de la brume émergeant,
Dore la vieille tour et le haut des mâtures ;
Et, jetant son filet sur les vagues obscures,
Fait scintiller la mer dans ses mailles d’argent.

Voici surgir, touchés par un rayon lointain,
Des portiques de marbre et des architectures ;
Et le vent épicé fait rêver d’aventures
Dans la clarté limpide et fine du matin.

L’étendard déployé sur l’arsenal palpite ;
Et de petits enfants, qu’un jeu frivole excite,
Font sonner en courant les anneaux du vieux mur.

Pendant qu’un beau vaisseau, peint de pourpre et d’azur
Bondissant et léger sur l’écume sonore,
S’en va, tout frissonnant de voiles, dans l’aurore.

 

Albert Samain (1858-1900)
Biographie sur wikipedia

J'entends le souffle de la mer

J'entends le souffle de la mer, souffle géant,
Gonflé des eaux de l'infini, haleine avide
Roulant aux blancs galets d'argent, plage livide
Aux lignes amères et floues d'un grand néant.

Il draine des larmes de nuit, gouttes charnues
S'écrasant sur la peine crue des rochers durs,
Balançant dans sa lente houle les futurs
D'un oiseau noir et chamarré aux ailes nues.

J'écoute un souffle très amer me raconter
Les fumées bleues et la dentelle en horizon
Etirant ciel et terre en céleste gazon
Où vont s'ébattre les sirènes du passé.

Souffle magique, respiration bleue des flots
A fleur de peau, quand la vague passe et s'écrase
En ourlet d'or habillé de mots - vaine phrase -
Où s'en vient trembler le murmure des sanglots.

 

Michel Magdeleine

Magie de la nature

Béant, je regardais du seuil d'une chaumière 
De grands sites muets, mobiles et changeants, 
Qui, sous de frais glacis d'ambre, d'or et d'argent, 
Vivaient un infini d'espace et de lumière.

C'étaient des fleuves blancs, des montagnes mystiques, 
Des rocs pâmés de gloire et de solennité, 
Des chaos engendrant de leur obscurité 
Des éblouissements de forêts élastiques.

Je contemplais, noyé d'extase, oubliant tout, 
Lorsqu'ainsi qu'une rose énorme, tout à coup, 
La Lune, y surgissant, fleurit ces paysages.

Un tel charme à ce point m'avait donc captivé 
Que j'avais bu des yeux, comme un aspect rêvé, 
La simple vision du ciel et des nuages !

 

Maurice Rollinat (1846-1903)
Sa biographie

Un jardin sous mes mots

Roses, jasmins, iris, lilas, volubilis,
Cerisiers du Japon et jeunes arbousiers,
Colorant le matin de leurs chants printaniers
Adornent mon jardin de vivants ex libris.

Abeilles et frelons s’y disputant les lys,
Piétinent les pistils sans aucune pitié,
Alors que, s’échappant des pages d’un herbier,
Un papillon de nuit dévore un myosotis.

Solitaire et pensif, un arôme somnole
Sous le dais argenté d’un antique olivier,
Dont l’ombre de satin imite l’Acropole.

Dans mon jardin aussi, le soleil a planté
Une pure fontaine, comme un encrier,
Où je plonge ma plume et bois l’éternité.

 

Francis Etienne Sicart
Sa biographie

La bruyère

Ô bruyère, bruyère, 
Je croyais te connaître et je ne savais rien 
De cette odeur mêlée à la rumeur légère 
Qui vient du fond des pignadas, qui vient 
Des longs pays qui sont les tiens, bruyère… 

Je connaissais ta petite âme de chez nous, 
Ta petite âme éparse au pied de chênes roux 
Et de sorbiers déjà couleur d’automne… 

Mais ce rose éclatant, ces violets pourprés, 
Ces épis de corail aux grains serrés, 
Cette lumière en fins grelots qui sonnent, 
Les trouve-t-on chez nous, même l’automne? 

Ici, les pins tendent si haut leurs parasols 
Que les vents de la dune se prélassent 
Et que le soleil joue à pile ou face, 
Librement, sur tes chauds tapis couvrant le sol… 

Et c’est comme une flamme au ras des sables, 
Un couchant rouge et mauve interminable 
Sous les hauts parasols, 
Quand tu fleuris, bruyère… 

Tes fleurs…tes fleurs sont le tapis 
D’un temple ouvert, bourdonnant de prières… 
Entre les piliers bruns, des parfums assoupis 
D’encens et de résine, 
Des parfums d’immortelle et de mousse marine 
Accompagnent le tien, bercé dans l’air… 

Et ton âme d’ici, je la découvre 
De ce wagon-joujou courant près de la mer, 
Au seuil de ces pays roses et verts 
Qui s’ouvrent 
Sur le vert et le rose argentés de la mer…
(poème écrit en 1925)

 

Sabine Sicaud (1913-1928)
Cas unique et prodige dans les annales de la littérature française, Sabine Sicaud est une enfant douée pour la poésie et remporte dès l'âge de 11 ans plusieurs prix littéraires. Issue d'une famille d'érudits du Lot-et-Garonne, elle baigne dans un monde artistique et culturel qui éveillera en elle un don précoce pour l'écriture poétique. Son oeuvre s'achève brutalement par son décès prématuré à l'âge de 15 ans, suite à une blessure au pied qui s'envenime et la laisse dans de terribles souffrances.
Site officiel : https://www.sabinesicaud.com/

Far-niente

Quand je n’ai rien à faire, et qu’à peine un nuage
Dans les champs bleus du ciel, flocon de laine, nage,
J’aime à m’écouter vivre, et, libre de soucis,
Loin des chemins poudreux, à demeurer assis
Sur un moelleux tapis de fougère et de mousse,
Au bord des bois touffus où la chaleur s’émousse.
Là, pour tuer le temps, j’observe la fourmi
Qui, pensant au retour de l’hiver ennemi,
Pour son grenier dérobe un grain d’orge à la gerbe,
Le puceron qui grimpe et se pende au brin d’herbe,
La chenille traînant ses anneaux veloutés,
La limace baveuse aux sillons argentés,
Et le frais papillon qui de fleurs en fleurs vole.
Ensuite je regarde, amusement frivole,
La lumière brisant dans chacun de mes cils,
Palissade opposée à ses rayons subtils,
Les sept couleurs du prisme, ou le duvet qui flotte
En l’air, comme sur l’onde un vaisseau sans pilote ;
Et lorsque je suis las je me laisse endormir,
Au murmure de l’eau qu’un caillou fait gémir,
Ou j’écoute chanter près de moi la fauvette,
Et là-haut dans l’azur gazouiller l’alouette.

 

Théophile Gautier (1811-1872)
Sa vie, son oeuvre

Je suis comme un vieil arbre

Je suis comme un vieil arbre,
Autour duquel plus personne ne s’amuse.
Je suis comme pris dans le marbre,
A la recherche d’une muse.

Sur mon écorce,
Des signatures par milliers.
Lesquelles je m’efforce,
Vainement d’oublier.

A mes branches,
Ne pousse plus guère de verdure.
Alors mes pensées s’élancent,
Mais l’hiver perdure.

Mes racines sont pourtant puissantes,
Elles s’abreuvent à diverses sources.
Mais ma plénitude est latente,
Mon cœur est en mousse.

Mon regard se porte cependant,
Vers l’horizon, sans peur.
Que revienne grandiose le printemps,
Et que pousse cette petite fleur.
Qui ferait ressurgir en moi,
La gaieté qui était mienne.
Lorsque s’écoulaient les mois,
Une branche dans la tienne.

 

Dimitri Aubagne
Son site

La crêpe

Je suis menue et toute blonde
Avec des taches de rousseur
Deux yeux dans ma figure ronde
En rondelle de banane en fleur

Le bout du nez en chantilly
Et le sourire en confiture
Je suis la reine du jury
La plus belle des créatures

C'est ma fête à la chandeleur
On me fait faire des galipettes
On me tourne et j'ai mal au coeur
Je vole à en perdre la tête

J'entends tout le monde qui rit
En regardant mon vol de guêpe
Parce que lorsque j'atterris
Je m'étale comme une crêpe

 

Yves Le Guern

Le goûter

On a dressé la table ronde
Sous la fraîcheur du cerisier.
Le miel fait les tartines blondes,
Un peu de ciel pleut dans le thé.

On oublie de chasser les guêpes
Tant on a le coeur généreux.
Les petits pains ont l'air de cèpes
Égarés sur la nappe bleue.

Dans l'or fondant des primevères,
Le vent joue avec un chevreau ;
Et le jour passe sous les saules,

Grave et lent comme une fermière
Qui porterait, sur son épaule,
Sa cruche pleine de lumière.

 

Maurice Carême
Sa biographie

Palais de la gourmandise

Au palais de la gourmandise,
Les gâteaux déploient leurs senteurs
En un doux ballet précurseur
D’un goûter aux saveurs exquises.

Une timide adolescente,
Vêtue d’une robe lilas,
Déguste un cake au chocolat,
Suivi d’une glace à la menthe.

Un soldat, flanqué d’une fille
Aux yeux flamboyants de gaieté,
Trempe dans sa tasse de thé
Une tartelette aux myrtilles.

Une étrangère à la peau mate
Dévore une portion de flan,
Sous l’œil d’un vieillard corpulent,
Attablé devant une eau plate.

À l’heure de la fermeture,
Une dame au visage rond
Court féliciter le patron
Pour sa crème au coulis de mûres.

 

Patricia Guenot
Son blog de poésie

Poème d'amour

 

Sketch au format MP4

Paul Adam
Auteur, présentateur, animateur, humoriste, cet artiste complet joue au Caveau de la République depuis de nombreuses années. Participe, entre autres, à l'écriture de Scènes de Ménage sur M6.
Site officiel : http://pauladam.fr/

Poème breton

La nuit était si noire,
La lune était si blanche,
Nous étions seuls un soir,
Elle et moi sous les branches.

Ses grands yeux étaient si doux,
Et sa robe claire si belle,
Mon regard se porta sur ses douces mamelles,
Et, en la caressant, je me mis à genoux.

Je lui dis « Calme-toi ,
Et ne sois pas rebelle »
Je fis courir ma main,
Doucement sur ses reins.

Je n'y connaissais rien,
Mais je fis assez bien,
Pour venir d'un geste tendre,
Tout au bas de son ventre.

Je me souviens de ma peur,
De l'excitation de mon cœur,
Jusqu'à ce moment béni,
Où ma honte s'enfuit.

Après quelques «  Hisse et han »,
Il ne fallut pas longtemps,
Pour qu'en un jet puissant,
Jaillisse le liquide blanc.

Alors je connus cet intense moment,
Enfin un homme, j'étais à présent,
C'était la toute première fois cet automne... 
Que je trayais une vache bretonne.

 

Auteur inconnu

Le petit endroit

Vous qui venez ici
Dans une humble posture,

De vos flancs alourdis 
décharger le fardeau,

Veuillez quand vous aurez 
soulagé la nature,

Et déposé dans l'urne 
un modeste cadeau,

Épancher dans l'amphore 
un courant d'onde pure,

Et sur l'autel fumant 
placer pour chapiteau,

Le couvercle arrondi 
dont l'auguste jointure,

Aux parfums indiscrets 
doit servir de tombeau.

 

Alfred de Musset (1810-1857)
Sa vie, son oeuvre

Nous nous étalons

Nous nous étalons
Sur des étalons.
Et nous percherons
Sur des percherons !

C’est nous qui bâtons,
A coup de bâtons,
L’âne des Gottons
Que nous dégottons !…
Mais nous l’estimons
Mieux dans les timons.
Nous nous marions
A vous Marions
Riches en jambons.
Nous vous enjambons
Et nous vous chaussons,
Catins, tels chaussons !
Oh ! plutôt nichons
Chez nous des nichons !
Vite polissons
Les doux polissons !
Pompons les pompons
Et les repompons ! (…)
Du vieux Pô tirons
Quelques potirons !
Aux doux veaux rognons
Leurs tendres rognons,
Qu’alors nous oignons
Du jus des oignons ! (…)
Ah ! thésaurisons !
Vers tes horizons
Alaska, filons !
A nous tes filons !
Pour manger, visons
Au front des visons,
Pour boire, lichons
L’âpre eau des lichons.
Ce que nous savons
C’est grâce aux savons
Que nous décochons
Au gras des cochons.
Oh ! mon chat, virons,
Car nous chavirons !

 

Alphonse Allais (1854-1905)
Sa vie, son oeuvre

A la manière de Ronsard

Mignonne, allons voir si l'arthrose,
Qui ce matin tant m'ankylose,
Depuis qu'a sonné mon réveil, 
Pour clore une nuit de sommeil,
Aura perdu de sa vigueur,
Après un footing d'un quart d'heure.
Las ! Voyez comme sont les choses,
Il faudrait que je me repose.
Mes maux, loin de se calmer,
Las, las ne cessent d'empirer.
Ô vraiment marâtre nature
Avec l'âge, la douleur perdure !
Donc, si vous m'en croyez, mignonne,
Tandis que votre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Avant que ne ternisse votre beauté,
Pour assouvir toutes envies,
Cueillez dès aujourd'hui, les roses de la vie !

 

Auteur inconnu

Eloge de la fatigue

Vous me dites, Monsieur, que j'ai mauvaise mine,
Qu'avec cette vie que je mène, je me ruine,
Que l'on ne gagne rien à trop se prodiguer,
Vous me dites enfin que je suis fatigué.

Oui, monsieur, je suis fatigué et je m'en flatte !
J'ai tout de fatigué, la voix, le cœur, la rate.
Je m'endors épuisé, je me réveille las…
Mais grâce à Dieu, Monsieur, je ne m'en soucie pas !

Ou quand je m'en soucie, je me ridiculise !
La fatigue souvent n'est qu'une vantardise…
On est jamais aussi fatigué que l'on croit !
Et quand cela serait, n'en a-t-on pas le droit ?

Je ne vous parle pas de sombres lassitudes
Qu'on a, lorsque le corps harassé d'habitudes
N'a plus pour se mouvoir que de pâles raisons…
Lorsqu'on a fait de soi son unique horizon.

Lorsqu'on n'a rien à perdre, à vaincre ou à défendre,
Cette fatigue-là est mauvaise à entendre.
Elle fait le front lourd, l'œil morne, le dos rond
Et vous donne l'aspect d'un vivant moribond.

Mais se sentir plier sous le poids formidable
Des vies dont un beau jour on s'est fait responsable,
Savoir qu'on a des joies ou des pleurs dans ses mains,
Savoir qu'on est l'outil, qu'on est le lendemain.

Savoir qu'on est le chef, savoir qu'on est la source,
Aider une existence à continuer sa course,
Et pour cela se battre à s'en user le cœur
Cette fatigue là, Monsieur, c'est du bonheur !

Et sûr qu'à chaque pas, à chaque assaut qu'on livre
On va aider un être à vivre ou à survivre ;
Et sûr qu'on est la route et le port et le gué,
Où prendrait-on le droit d'être fatigué ?

Ceux qui font de leur vie une belle aventure
Marquent chaque victoire, en creux, sur leur figure !
Et quand le malheur vient y mettre un creux de plus
Parmi tant d'autres creux, il passe inaperçu.

La fatigue, Monsieur, c'est un prix toujours juste ;
C'est le prix d'une journée d'efforts et de luttes ;
C'est le prix d'un labeur, d'un mur ou d'un exploit ;
Non pas le prix qu'on paie mais celui qu'on reçoit.

C'est le prix d'un travail, d'une journée remplie
C'est la preuve, Monsieur, qu'on marche avec la vie,
Quand je rentre la nuit et que ma maison dort,
J'écoute les sommeils et, là, je me sens fort !

Je me sens tout gonflé de mon humble souffrance
Et ma fatigue alors est une récompense.
Et vous me conseillez d'aller me reposer ?
Mais si j'acceptais là ce que vous proposez,
Si je m'abandonnais à votre douce intrigue,
Mais je mourrais, Monsieur, tristement, de fatigue !!!

 

Robert Lamoureux (1920-2011)
Sa vie, son oeuvre

Les radis

Chacun sait qu'autrefois les femm's convaincues d'adultère
Se voyaient enfoncer dans un endroit qu'il me faut taire
Par modestie...
Un énorme radis.

Or quand j'étais tout gosse, un jour de foire en mon village,
J'eus la douleur de voir punir d'une épouse volage
La perfidie,
Au moyen du radis.

La malheureuse fut traînée sur la place publique
Par le cruel cornard armé du radis symbolique,
Ah ! sapristi,
Mes aïeux quel radis !

Vers la pauvre martyre on vit courir les bonn's épouses
Qui, soit dit entre nous, de sa débauche étaient jalouses.
Je n'ai pas dit :
Jalouses du radis.

Si j'étais dans les rangs de cette avide et basse troupe,
C'est qu'à cette époqu'-là j' n'avais encor' pas vu de croupe
Ni de radis,
Ça m'était interdit.

Le cornard attendit que le forum fût noir de monde
Pour se mettre en devoir d'accomplir l'empal'ment immonde,
Lors il brandit
Le colossal radis.

La victime acceptait le châtiment avec noblesse,
Mais il faut convenir qu'elle serrait bien fort les fesses
Qui, du radis,
Allaient être nanties.

Le cornard mit l' radis dans cet endroit qu'il me faut taire,
Où les honnêtes gens ne laissent entrer que des clystères.
On applaudit
Les progrès du radis.

La pampe du légume était seule à présent visible,
La plante était allée jusqu'aux limites du possible,
On attendit
Les effets du radis.

Or, à l'étonnement du cornard et des gross's pécores
L'empalée enchantée criait : "Encore, encore, encore,
Hardi hardi,
Pousse le radis, dis !"

Ell' dit à pleine voix : "J' n'aurais pas cru qu'un tel supplice
Pût en si peu de temps me procurer un tel délice !
Mais les radis
Mènent en paradis !"

Ell' n'avait pas fini de chanter le panégyrique
Du légume en question que toutes les pécor's lubriques
Avaient bondi
Vers les champs de radis.

L'œil fou, l'écume aux dents, ces furies se jetèrent en meute
Dans les champs de radis qui devinrent des champs d'émeute.
Y en aura-t-y
Pour toutes, des radis ?

Ell's firent un désastre et laissèrent loin derrière elles
Les ravages causés par les nuées de sauterelles.
Dans le pays,
Plus l'ombre d'un radis.

Beaucoup de maraîchers constatèrent qu'en certain nombre
Il leur manquait aussi des betterav's et des concombres
Raflés pardi
Comme de vils radis.

Tout le temps que dura cette manie contre nature,
Les innocents radis en vir'nt de vert's et de pas mûres,
Pauvres radis,
Héros de tragédie.

Lassés d'être enfoncés dans cet endroit qu'il me faut taire,
Les plus intelligents de ces légumes méditèrent.
Ils se sont dit :
"Cessons d'être radis !"

Alors les maraîchers semant des radis récoltèrent
Des melons, des choux-fleurs, des artichauts, des pomm's de terre
Et des orties,
Mais pas un seul radis.

A partir de ce jour, la bonne plante potagère
Devint dans le village une des denrées les plus chères
Plus de radis
Pour les gagne-petit.

Certain's pécor's fûtées dir'nt sans façons : "Nous, on s'en fiche
De cette pénurie, on emploie le radis postiche
Qui garantit
Du manque de radis."

La mode du radis réduisant le nombre de mères
Qui donnaient au village une postérité, le maire,
Dans un édit
Prohiba le radis.

Un crieur annonça : "Toute femme prise à se mettre
Dans l'endroit réservé au clystère et au thermomètre
Même posti-
Che un semblant de radis

Sera livrée aux mains d'une maîtresse couturière
Qui, sans aucun délai, lui faufilera le derrière
Pour interdi-
Re l'accès du radis."

Cette loi draconienne eut raison de l'usage louche
D'absorber le radis par d'autres voies que par la bouche,
Et le radis,
Le légume maudit,

Ne fut plus désormais l'instrument de basses manœuvres
Et n'entra plus que dans la composition des hors-d'œuvre
Qui, à midi,
Aiguisent l'appétit.

 

Georges Brassens (1921-1981)
Sa vie, son oeuvre

En sortant les poubelles

On s’était rencontré en sortant les poubelles 
J’étais sacrément laid et elle était très belle
J’ai du lui murmurer un timide bonsoir
Elle était si jolie, j’espérais la revoir 

On habitait pourtant sur le même palier 
Mais jamais en six mois je n’ai pu l’aborder 
Je travaillais la nuit dans une brasserie 
Et lorsque je rentrais la belle était sortie 

Heureusement un jour que j’étais en congé
Allongé sur mon lit, comme un ver, dénudé 
J’ai entendu un bruit de pas devant ma porte 
Je devais la revoir avant qu’elle ne sorte 

Comme un sombre crétin, ma tenue, oubliant 
Je sors comme un malade un bonjour lui criant 
Les femmes ont quelques fois des réactions curieuses
En suivant son regard je cachais mes joyeuses

J’étais très jeune encore et manquais d’expérience
Par contre ma voisine avait un peu d’avance 
Nous passâmes des jours allant du lit au lit 
Mais j’ai perdu hélas mon travail de nuit

 

Babouche

Aimez-vous le passé ?

Aimez-vous le passé
Et rêver d’histoires
Évocatoires
Aux contours effacés ?

Les vieilles chambres
Veuves de pas
Qui sentent tout bas
L’iris et l’ambre ;

La pâleur des portraits,
Les reliques usées
Que des morts ont baisées,
Chère, je voudrais

Qu’elles vous soient chères,
Et vous parlent un peu
D’un coeur poussiéreux
Et plein de mystère.

 

Paul-Jean Toulet (1867-1920)
Sa vie, son oeuvre

Le temps d'aimer

Si tu prends le temps de lire un poème
Tu prends le temps tu prends le temps
Le temps d’une femme par la main
Le temps du courage retrouvé
Le temps des mots repris à l’insignifiant
Le temps de ce rêve blotti au dedans de toi

Si tu prends le temps de lire un poème
Tu prends le temps tu prends le temps
Le temps du cri contre le mensonge
Le temps de la lutte contre l’infâme
Le temps de te lever et de faire front
Le temps d’une amitié enfin avec les hommes

Si tu prends le temps de lire un poème
Tu prends le temps tu prends le temps
Le temps d’un grand ciel étoilé
Le temps d’un grand ciel impossible
Le temps de la caresse rendue
Ce temps de sourire enfin aux quatre coins du jour

Si tu prends le temps de lire un poème
Si tu prends ce temps d’aimer
Ta vie n’est plus perdue

 

Guy Allix
Guy Allix, né à Douai le 4 juin 1953, est un poète et un écrivain libertaire français.
Site officiel : http://guyallixpoesie.canalblog.com/

Tant de temps

Le temps qui passe
le temps qui ne passe pas
le temps qu’on tue
le temps de compter jusqu’à dix
le temps qu’on n’a pas
le temps qu’il fait
le temps de s’ennuyer
le temps de rêver
le temps de l’agonie
le temps qu’on perd
le temps d’aimer
le temps des cerises
le mauvais temps
et le bon et le beau et le froid et le temps chaud
le temps de se retourner
le temps des adieux
le temps qu’il est bien temps
le temps qui n’est même pas
le temps de cligner de l’œil
le temps relatif
le temps de boire un coup
le temps d’attendre
le temps du bon bout
le temps de mourir
le temps qui ne se mesure pas
le temps de crier gare
le temps mort
et puis l’éternité

 

Philippe Soupault (1897-1990)
Sa vie, son oeuvre

Quarante ans

Quarante ans, quarante ans, mais c’est le bout du monde !
Je me suis dit cela, c’était à peine hier,
Et voilà qu’aujourd’hui c’est question de secondes…
Quarante ans, pas déjà… Sinon à quoi ça sert
D’avoir eu dix-huit ans, des cerises à l’oreille
Et des fleurs aux cheveux, d’avoir tout espéré ?
L’amour à lui tout seul était une merveille,
Et puis le temps passait, dont je n’ai rien gardé.

Quarante ans, quarante ans, c’est presque ridicule…
Je n’ai rien fait du tout, sinon quelques erreurs.
L’innocent que j’étais, je le vois qui recule.
Il peut bien s’en aller, je le connais par coeur,
Je le connais déjà depuis quarante années,
De face et de profil, en noir et en couleur,
Et ses anges gardiens, et ses âmes damnées,
Je sais ce qui l’enchante et qui lui fait peur…

Quarante ans, quarante ans, non ce n’est pas possible,
Pas aujourd’hui, demain, une semaine ou deux…
Hier on me traitait encore d’enfant terrible !
Comment aurais-je fait pour être déjà vieux ?
Quarante ans, oui, déjà… C’est beaucoup pour mon âge.
Pauvre petit jeune homme, on a des cheveux gris,
On est un peu morose, on va devenir sage,
On n’a pas fait grand chose et l’on n’a rien compris…

À quarante ans passés, la jeunesse commence,
Je vais me répéter ces mots-là tous les jours,
Je vais déambuler en pleine adolescence,
Perdre mes illusions, réinventer l’amour…
Quarante ans, quarante ans, c’est l’âge du bonheur,
Pour l’homme que je suis, c’est l’âge des victoires,
Et j’ai tout ce qu’il faut pour faire un beau vainqueur,
Mais… déjà quarante ans, je n’ose pas y croire.

 

Bernard Dimey (1931-1981)
Poète, auteur de chansons et dialoguiste français, il s'installe à Paris à 25 ans sur la Butte Montmartre qu'il ne quittera plus. Cet amoureux de Montmartre où bien des endroits portent encore son nom était connu comme auteur de chansons à succès : « Syracuse », « Mémère », « Mon truc en plume », etc. qui ont été interprétées par des géants de la chanson française.
Site de l'association B. Dimey :
festival-bernard-dimey
Site d'un passionné de Dimey :
parolesdedimey.free.fr

Quand on aime

La plupart du temps quand on aime 
Et qu’on a vingt ans,
Ce n’est jamais pour de l’argent.
Les jeunes filles se disent en rêvant ;
Cela m’est égal s’il a de l’argent.
Ce que je veux, c’est qu’il soit beau et grand,
Avec une bouche, des yeux, des dents,
Et puis le reste, évidemment.
Mais la plupart du temps quand on aime
Et qu’on a vingt ans,
Ce n’est jamais pour de l’argent.

La plupart du temps quand on aime
Et qu’on a trente ans,
Ce n’est pas toujours pour de l’argent.
Mais on y pense, naturellement.
Aux diners dans les restaurants,
Avec Madame, avec ou sans.
Mais la plupart du temps quand on aime
Et qu’on a trente ans,
Ce n’est pas toujours pour de l’argent.

La plupart du temps quand on aime
Et qu’on a quarante cinq ans
Ce n’est pas forcément pour de l’argent.
Mais on se renseigne un peu avant.
Avez-vous un appartement ?
Avec des draps, des p’tits, des grands
Et puis de la vaisselle en argent
Avec ce qu’il faut pour mettre dedans,
Et votre vieil oncle, il va comment ?
Mais la plupart du temps quand on aime
Et qu’on a quarante cinq ans,
Ce n’est pas forcément pour de l’argent.

La plupart du temps quand on aime
Et qu’on a soixante dix ans,
Ce n’est jamais pour de l’argent.
Pourvu que de temps en temps
On ait son petit verre de vin blanc,
Oh ! mon Dieu, c’est bien suffisant.
Et puis, voyez-vous le plus marrant,
Quand on aime et qu’on a soixante dix ans,
C’est tout à fait comme à vingt ans ;
Ce n’est jamais pour bien longtemps.

 

Robert Lamoureux (1920-2011) 
Sa vie, son oeuvre

L'éternité a duré très peu de temps

Ce matin l’éternité
a duré très peu de temps
dans l’aboiement du chien
qui s’est retourné dans la lumière
 
Elle s’est pendue à un arbre
au bout de la corde cassée
d’un oiseau
qui voulait tirer tout l’infini
 
Le ciel est brûlant
Le soleil est bleu
 
La poésie déplace des adjectifs
ou des participes présents
dans les définitions du monde
 
Ce n’est pas notre guerre
mais nous faisons partie 
de ce monde
 
Ce n’est pas notre monde
mais nous faisons partie
de cette guerre
 
Le temps a des éternités
que l’éternité ne connaît pas
 
Nos adjectifs ne font 
que déplacer la poésie  
pour revenir au monde :
Le ciel est bleu
Le soleil est brûlant
 
Le lieu commun peut prendre
sa place dans un poème
en s’arrêtant d’être commun
et en désignant soudain un lieu
que nous n’avons jamais cessé
de voir
 
Le bleu est devenu brûlant
et notre guerre fait
partie de ce monde
 
Le déplacement d’un adjectif
fait basculer la chose
qui fait basculer le monde
 
Le déplacement d’une chose
fait basculer l’adjectif
qui fait basculer le monde

 

 

Serge Pey
Serge Pey est né en 1950 dans une famille ouvrière du quartier de la cité de l’Hers à Toulouse. Militant contre la guerre du Vietnam, il participa activement aux événements de mai 1968. Il découvre très tôt la poésie qui transforme sa vie. En 1975, il fonde Émeute puis en 1981 les éditions Tribu. Appelé le poète des bâtons, Serge Pey rédige ses poèmes sur des bâtons de châtaignier ou de noisetier sur lesquels il grave, incise et peint ses poèmes, agrémentés de dessins à l’encre. Ils sont des métaphores en acte de la poésie qui est une manière de marcher dans la vie et en même temps un cahier d’écriture vertical avec lequel il réalise ses structures plastiques et ses installations. Il est maître de conférences à l'université de Toulouse-le-Mirail.
Site officiel : http://sergepey.fr/

D'oeil éphémère

Un village : Pancar.
Un pays : l’Espagne.
Un enfant.
Son âge : trois ans.
Son nom : moi.

Une femme.

J’entends une dispute.
Je vois une équerre de maisons, une place,
un corps qui tombe.

Je suis là. Seul.

Autour, les gens regardent ailleurs.
Des bœufs passent… Sans s’arrêter.
Ils sont l’éloignement des ombres qui grandissent.

Ailleurs, les yeux regardent les murs des maisons closes.

Une porte s’ouvre.
Une ombre apparaît, s’approche,
s’accroupit près du corps tombé.
L’ombre, accroupie, n’est pas plus haute que moi
et pourtant
les traits de son visage se sont effacés progressivement.
Son nom : une énigme en désordre dans l’alphabet.

Des végétations du jour, du souvenir,
que reste-t-il ?

Une équerre de maisons, une place,
un corps qui tombe.
L’image
d’une femme étendue par terre.
Vivace.
Vêtue de noir.
Ma mère.  

 

Célédonio Villar-Garcia
Né en Espagne en 1959. Vit en France depuis 1965.
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Rien d'autre du tout

Seule sur mon lit
Je m'ennuie beaucoup
J'écris ou je lis
Rien d'autre du tout

Et le temps s'enfuit
Sans que sur mon cou
Ne vienne de lui
Quelque baiser doux...

Le soleil décline
Et l'hiver bientôt
Aura, l'on devine,
Mis son vieux manteau

Son manteau d'hermine
Ou bien d'ocelot
Glaçant ma poitrine
D'un profond sanglot

Je grelotterai
Sous l'épaisse couette
Comptant les années
Perdues et l'air bête

Je ruminerai
Pensant aux fleurettes
Qui se sont fanées
Avant la cueillette.

Seule sur mon lit
Je m'ennuie beaucoup
J'écris ou je lis...
Rien d'autre du tout.

 

Lisette

Le buffet

C’est un large buffet sculpté ; le chêne sombre,
Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens ;
Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre
Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants ;

Tout plein, c’est un fouillis de vieilles vieilleries,
De linges odorants et jaunes, de chiffons
De femmes ou d’enfants, de dentelles flétries,
De fichus de grand’mère où sont peints des griffons ;

C’est là qu’on trouverait les médaillons, les mèches
De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches
Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits.

Ô buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires,
Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis
Quand s’ouvrent lentement tes grandes portes noires.

 

Arthur Rimbaud (1854-1891) Sa vie, son oeuvre

Chevaux de bois

A Pau, les foires Saint-Martin,
C’est à la Haute Plante.
Des poulains, crinière volante,
Virent dans le crottin.

Là-bas, c’est une autre entreprise.
Les chevaux sont en bois,
L’orgue enrhumé comme un hautbois,
Zo’ sur un bai cerise.

Le soir tombe. Elle dit :  Merci,
Pour la bonne journée !
Mais j’ai la tête bien tournée…
Ah, Zo’ : la jambe aussi.

 

Paul-Jean Toulet (1867-1920)
Sa vie, son oeuvre

La balle de ping-pong(e)

Quoi de plus fascinant que le rebond s’amenuisant d’une
balle de ping-pong sur une table de ping-pong ? Il y
a d’abord cette ampleur du saut magique puis
ce maintien dans l’étonnement gardé, la
répercussion inlassable du choc et
de l’impact, et vite cette trépid
ation qui finit par carrément
trépigner pour ne rien donn
er qu’une coquille blanche
comme absolument étr
angère à son excitation
passée. C’est comm
e s’il y avait eu acc
élération vers la le
nteur, légèreté
s’aggravant s
oudain en u
n vide roul
ant molle
ment su
r le côt
é. Po
urqu
oi
?

 

Laurent Albarracin
Poète français né en 1970 à Angers. Il collabore au site Poezibao et tient une chronique de poésie sur le site de Pierre Campion.
Site de Pierre Campion

La salle à manger

Il y a une armoire à peine luisante
qui a entendu les voix de mes grand-tantes,
qui a entendu la voix de mon grand-père,
qui a entendu la voix de mon père.
À ces souvenirs l’armoire est fidèle.
On a tort de croire qu’elle ne sait que se taire,
car je cause avec elle.

Il y a aussi un coucou en bois,
Je ne sais pourquoi il n’a plus de voix.
Je ne veux pas le lui demander.
Peut-être bien qu’elle est cassée,
la voix qui était dans son ressort,
tout bonnement comme celle des morts.

Il y a aussi un vieux buffet
qui sent la cire, la confiture,
la viande, le pain et les poires mûres.
C’est un serviteur fidèle qui sait
qu’il ne doit rien nous voler.

Il est venu chez moi bien des hommes et des femmes
qui n’ont pas cru à ces petites âmes.
Et je souris que l’on me pense seul vivant
quand un visiteur me dit en entrant :
– Comment allez-vous, monsieur Jammes ?

Et te les offrirai.

 

Francis Jammes (1868-1938)
Sa vie, son oeuvre

Ma chambre

Ma demeure est haute,
Donnant sur les cieux ;
La lune en est l'hôte,
Pâle et sérieux :
En bas que l'on sonne,
Qu'importe aujourd'hui
Ce n'est plus personne,
Quand ce n'est plus lui !

Aux autres cachée,
Je brode mes fleurs ;
Sans être fâchée,
Mon âme est en pleurs ;
Le ciel bleu sans voiles ,
Je le vois d'ici ;
Je vois les étoiles
Mais l'orage aussi !

Vis-à-vis la mienne
Une chaise attend :
Elle fut la sienne,
La nôtre un instant ;
D'un ruban signée,
Cette chaise est là,
Toute résignée,
Comme me voilà !

 

Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859)
Sa vie, son oeuvre

Poaime

Salut ! aux planteurs de feu,
aux frères de myosotis,
à tous ceux qui se nourrissent
de ciel, même quand il pleut.

Ils sont cousins des abeilles,
empereurs des cerisiers,
jumeaux de l’ombre des treilles,
tutoyeurs d’abricotiers.

Le pain se partage l’homme
et l’homme parle à sa mie ;
jusqu’à la bête de somme
rêve d’en faire partie.

Bonjour à tous ceux qui s’aiment
et se réveilleront blé.
Ainsi germe le poème
bien avant d’être oublié.

 

Daniel Reynaud (1936-2001) Poète charentais, engagé, politique, internationaliste.
Sa biographie

Je suis un poète

Je suis un poète
Je rêve et je flashe
Sur les lueurs du liquide vaisselle
Sur la couleur des bonbons à la menthe
Le long de l’Atlantique
Sur le ciel plombé
A travers les vitres
Des bars parisiens

Je suis un poète
Je tâte avec délicatesse
Les flaques de merde
Plus douces que le miel
Je hume l’urine musquée des chats
Dans les taudis des quartiers chics
Gothiques

Je suis un poète
Je file avec délices merveilleusement
Le long des autoroutes
Noires et blanches
La nuit au cœur du monde
Entre les squelettes obscurs
Des arbres déshabillés
Sous la Lune secrète

Je suis un poète
Je craque pour les mammifères
Gracieux et immondes
Oxymores
Domestiqués
Dans les quartiers chics 
Et les HLM tentants
Aperçus par la vitre
De la limousine ou du train

Je suis un poète
Et je ne vous embrasse pas
L’ingé-son dixit
Donc je vous invite
Au bal des obscurs
Des petits voleurs
Des veines bleues des basanés
A Fleury-Mérogis
A la Santé et aux Baumette
Ouvrez les prisons
Elles nous tuent

 

Brigitte Fontaine
Auteur-compositeur-interprète, comédienne, dramaturge et poète, l'audience de Brigitte Fontaine s'est notablement élargie depuis le début des années 2000, et ses apparitions télévisuelles ne sont jamais banales. Humaniste et libertaire, elle l'est aussi depuis toujours dans ses engagements.
Sa biographie complète

Le temps d'aimer

Si tu prends le temps de lire un poème
Tu prends le temps tu prends le temps
Le temps d’une femme par la main
Le temps du courage retrouvé
Le temps des mots repris à l’insignifiant
Le temps de ce rêve blotti au dedans de toi

Si tu prends le temps de lire un poème
Tu prends le temps tu prends le temps
Le temps du cri contre le mensonge
Le temps de la lutte contre l’infâme
Le temps de te lever et de faire front
Le temps d’une amitié enfin avec les hommes

Si tu prends le temps de lire un poème
Tu prends le temps tu prends le temps
Le temps d’un grand ciel étoilé
Le temps d’un grand ciel impossible
Le temps de la caresse rendue
Ce temps de sourire enfin aux quatre coins du jour

Si tu prends le temps de lire un poème
Si tu prends ce temps d’aimer
Ta vie n’est plus perdue

 

Guy Allix
Guy Allix, né à Douai le 4 juin 1953, est un poète et un écrivain libertaire français.
Site officiel : http://guyallixpoesie.canalblog.com/

Poème

Le poème tient dans la main
le temps d’un voyage à fleur de chair

A la lisière d’un bruit fragile
dont l’envie dure

Au remous des sables galants
quand la mer se retrousse
pour arranger l’étoile…

Avec ses trous d’oiseaux
c’est la maison du printemps

Avec ses veines bleues
c’est l’habité par ses douleurs

Avec ses feuilles
qui ont plus que du vent à raconter
c’est la permission de séjour

Avec ses fruits
tombés à terre
il décide des grands départs.

 

Claude Albarède
Claude Albarède est né à Sète en 1937, à « deux pas des flots bleus… » chantés par Brassens. Fils d’ouvriers et de petits vignerons, il a passé son enfance sur les contreforts du Larzac, entre les vignes et les guarrigues languedociennes. Professeur de lettres en région parisienne, de nombreuses revues l’ont publié (Sud, Le Pont de l’Epée, Rétroviseur, L’Arbre à paroles, N.R.F., etc). Saluée par Luc Bérimont comme une oeuvre de premier plan, avec son arrière-goût de pierre à feu, et la retenue d’une eau secrète, la poésie de Claude Albarède, âpre, rugueuse et ensoleillée, se développe suivant un cheminement contradictoire, comme les drailles de son arrière-pays, à travers ses recueils de poèmes. Il est aujourd’hui reconnu dans l’ensemble du monde francophone. Il a reçu de nombreux prix dont le Prix François Villon (1980), le Prix de poésie du Lion’s Club International (1984) et la Bourse de poésie Guy Lévis Mano (1985).

Jusqu'où va le poème ?

Une poésie n'a pas de fin, 
Car tant et tant de poèmes 
Sont écrits sans virgules, 
Et sans point à la ligne. 
Preuve par A plus B 
Pour clamer haut et fort 
Qu'un poème court toujours, 
Au-delà des bords de page, 
Au-delà de ses marges, 
Ou de son mot de la fin 
Qui nous laisse bien des fois 
Sur une faim de loup. 

Le poème va plus loin 
Que les marges qui débordent
Les cercles de ses images,
Et qui mènent tout droit
Sur la piste aux étoiles
Du paradis des mots.

Le poème va plus bas 
Que le bas de la feuille 
De l'arbre de ses strophes, 
Le poème monte plus haut 
Que le haut de la feuille, 
La tête dans les nuages, 

Le poème, quel qu'il soit, 
N'a point de point final, 
Nous ramène sans cesse 
Sur les pieds de ses vers 
Qui glissent à l'infini, 
Entre couplets et refrains 
De la danse de ses mots 
Dans une boucle sans fin, 
A la case de départ.

 

Jean Saint-Vil
De nationalité haïtienne, Jean Saint-Vil, né en 1945, a fait ses études en Haiti et en France. Il est titulaire d'un doctorat en géographie. Ayant redécouvert la littérature, il se passionne pour la poésie, traitant de tous les thèmes, de l'amour à l'humour pur en passant par la nature, la réflexion philosophique et l'autobiographie.

Les poèmes

En ce siècle
Il n'y a pas que la pluie qui tombe
Ou les maquisards
Ou ces missiles en érection

En ce siècle
Il y a aussi les poèmes qui tombent 

Les poèmes tombent des livres
Comme tombent les seins des femmes 
Comme tombe la Mésopotamie
et comme tombent les Pinochet dans le nord
Ou les Bongo dans le Sud.

Oui 
en ce siècle
Les poèmes sont dans les parterres
Car en ce siècle les cœurs sont comme les vidoirs
et les vidoirs sont comme les cœurs

Les poèmes tombent des livres
Comme tombent les crachats

et comme tombe l'insulte
Dans l'oreille du sourd.

 

Belkacem Tayed-Pacha
Espagne, avril 2016

Mon Pays

Mon Pays a un caillot de sang dans la gorge. Nous n’irons plus jouer à la marelle et lancer nos pions par-dessus le ciel de terre. Nous n’irons pas pêcher la lune au Quai Christophe Colomb.

Lorsque que j’ai appris qu’un tremblement de terre avait détruit ma ville natale, plusieurs passages de mon recueil : “Mon Pays que voici,” me sont revenus à la mémoire. Je ne me doutais pas, en 1965, qu’en écrivant cette marche poétique à l’intérieur de l’Histoire d’Haïti, je décrivais le drame qui frappe aujourd’hui mon Pays.

J’ignore encore si la maison familiale est restée debout, mais mes sœurs, neveux et nièce ont été épargnés.  Certains amis manquent  à l’appel. Plusieurs sont saufs. Mon appartement, dans mon ancienne station de radio Radio Cacique, a tenu le coup et abrite toujours mon lieu de mémoire.

Nous n’irons pas poser nos nasses dans le lit de la voie lactée pour piéger des étoiles doubles. Nous n’irons pas, le temps n’est plus au jeu nous avons dépassé le chant des marionnettes. Nous avons dépassé le chant de l’enfant-do. Et l’enfant ne dormira pas. Il fait un temps de veille. Mon Pays a un caillot de sang dans la gorge.

L’église de mon enfance a été détruite, le Sacré-Cœur de Turgeau. Mon collège a disparu, l’Institution Saint Louis de Gonzague. Les lycées, universités et autres écoles n’existent plus. Tant de voix se sont tues à jamais ! Tant de victimes d’une aveugle colère de cette terre qui nous a portés

Entre la liane des racines  tout un peuple affligé de silence  se déplace dans l’argileux mutisme des abîmes et s’inscrivant dans les rétines le mouvement ouateux a remplacé le verbe. La vie partout est veilleuse.

En nous nos veines au sang tourné sur nous, le cataplasme de la peur et sa tiédeur gluante et notre peau fanée, doublée de crainte, comme un
habit trop ample baille sur des vestiges d’hommes. La vie partout est en veilleuse. Ô mon Pays si triste est la saison qu’il est venu le temps de se parler par signe.

Qui donc va me redessiner mon Pays ?  
Nous n’avons plus de bouche pour parler nous portons les malheurs du monde et les oiseaux ont fui notre odeur de cadavre. Le jour n’a plus sa transparence et semble à la nuit. O mon Pays si triste est la saison qu’il est venu le temps de se parler par signe.

Merci à celles et ceux dont les gestes viennent soulager notre détresse et nous aident à nous relever.

Étranger qui marche dans ma ville, souviens-toi que la terre que tu foules  est terre du Poète et la plus noble et la plus belle, puisqu’avant tout c’est ma terre natale.

À la table de concertation pour la reconstruction du pays, en plus de la voix des gros bailleurs de fonds, qu’on entende celle de Cuba, celle de la  République dominicaine pour une réconciliation dans la dignité.
Celles des créateurs. Que les citoyennes et citoyens des beaux quartiers et des quartiers défavorisés soient consultés. Plus jamais de bidonville.

Mais,qui dirigera un tel projet ? Déjà le grand voisin s’est clairement manifesté. Il a dépêché dix mille soldats du corps le plus aguerri, le plus brutal de l’armée états-unienne: les marines.

Dix mille marines pour lutter contre les tremblements de terre ?  Ou pour agrandir la base qu’ils viennent d’installer en Colombie ? Presque cent ans après l’invasion d’Haïti par les marines, assistons-nous à une nouvelle forme d’interventionnisme au nom de l’aide humanitaire ?

Je me demande ô mon Pays quelle main a tracé sur le registre des nations une petite étoile à côté de ton nom.

Yankee  de mon cœur qui entres chez moi en pays conquis, Yankee de mon cœur qui viens dans ma caille parler en anglais qui changes le nom de mes vieilles rues, Yankee de mon cœur, j’attends dans ma nuit que le vent change d’aire.

Une fois de plus nous avons rendez-vous avec l’Histoire. Ne ratons pas cette opportunité de construire, sur cet immense malheur, une société plus juste où chacun aura sa place.

Réinventons un pays, pour que ce petit garçon et cette petite fille, qu’on a sortis des décombres, aient une ville où il fera bon vivre.

Après les pleurs et les douleurs, on entendra monter le chant qui sèchera toutes tes larmes, ô mon beau Pays sans écho. On entendra monter le chant des enfants qui auront seize ans, à la prochaine pleine lune. Même si je dors sous la terre, leur chanson saura me rejoindre et je dirai dans un poème que j’écrirai avec mes os : Mon beau Pays ? Pas mort ! Pas mort !

(Texte écrit suite au séisme qui a touché Haïti le 12 janvier 2010)
Illustration : Pascale Monnin

Anthony Phelps
Poète, romancier né en 1928 à Port-au-Prince en Haïti. Après des études de chimie et de céramique et un séjour dans les prisons du docteur-dictateur-à-vie, il est contraint de s’exiler et vit à Montréal depuis 1964. Il y fait du théâtre, scène, radio et télé puis du journalisme. Il se consacre par la suite principalement à la littérature. L'ensemble de son oeuvre vient d'être couronné par le Grand Prix de Poésie 2017 de l'Académie Française.
Article source :
http://ile-en-ile.org/phelps/

Marrakech

Aux portes du désert, là où les âmes passent,

Marrakech resplendit, au berceau de l’Atlas,

Comme un diamant de Lune, sous un ciel étoilé,

Brille de tous ses feux révélant sa beauté.

Dans une palmeraie, oasis verdoyant,

Où les jardins fleurissent depuis la nuit des temps,

Depuis plus de mille ans, quand un décret royal

Fit d'un hameau berbère une ville impériale.

Sa place ensoleillée aux portes ouvragées,

Ouvrant sur les venelles de souks colorés,

Où épices et tissus, amandes de Cajou,

Se marient pour nos yeux aux cuirs, bois et bijoux.


Tout est heureux contraste, entre ombres et lumières,

Des riads ombragés aux murailles altières,

Et de ses alternances, toutes ses influences,

Marrakech a gardé l'esprit de tolérance.


Le temps semble être ici, pour quiconque en profite,

Y travaille et y pense, libre de ses limites ...

Riche de son passé, transcendant le présent,

Marrakech offre au cœur un avenir confiant.

 

Jean-Pierre Loubinoux
Né en 1957, Jean-Pierre Loubinoux est directeur général de l'Union Internationale des Chemins de Fer à la SNCF. Il est aussi artiste peintre et poète et a publié plusieurs recueils.
Traits d'union, son blog

A récifs frangeants

Sur le récif et son platier se précipite la mer
À déferle-vague et soufflez-crevasses
À crissez-galets et gonfle-chenal !

Sur la vague dans son déferlement s’enroule la mer
À plonge-dauphin et jaillissez-écumes
À roulez-algues et sautille-héron !

Sur le rivage et dans son épanchement s’étale la mer
À creusez-crabes et cours-pagure
À sourdez-sources et battez-tambours !

 

Flora Devatine
Née en 1942 à Tautira dans la presqu'île de Tahiti, cette Polynésienne est écrivaine, professeure, chercheuse et académicienne. Elle est l’auteure de poèmes traditionnels en tahitien et de poèmes libres en français parus dans des revues et anthologies. Elle a reçu le Prix Hérédia de la poésie française en 2017.

Paris, une saison s'éteint

Paris, une saison s’éteint

Une saison s’éteint au son pesant d’un violon

Qu’un musicien fou fait vibrer par son archet ;

La place de l’Opéra n’est plus qu’un hiver trop long

Où les badauds meurtris s’en vont au vent mauvais.

A Montmartre, le Sacré Cœur a déjà trop froid

Et sa place semble attendre le retour du printemps

Où les arbres, gelés, n’abritent plus les hommes sans toit

Qui venaient s’endormir, recroquevillés, sur les bancs.

Les camelots de le rue Mouffetard interpellent

Les passants emmitouflés qui se trainent lourdement

Sur les trottoirs où la pluie et le vent se mêlent ;

Certains s’arrêtent et d’autres s’en vont indolents.

 Sur les bords de la Seine, les péniches se balancent

Sans force, ancrés solidement sur les quais frileux

Pendant que des fol quidams à leur indécence,

S’abandonnent librement, indifférents et heureux.

Une saison s’éteint et l’hiver n’est plus pareil ;

Le Louvre a déjà oublié que le peintre est mort

Après qu’il eut coupé violemment son oreille ;

Une saison s’éteint et Paris, au loin, s’endort.

Une saison s’éteint au son pesant d’un violon

Qu’un musicien fou fait vibrer par son archet ;

La place de l’Opéra n’est plus qu’un hiver trop long

Où les badauds meurtris s’en vont au vent mauvais.

 

Michaël Blauwart
Né en 1971 à Bayonne, Michaël Blauwart est un écrivain, poète et journaliste français.
Site officiel : http://michaelblauwart.e-monsite.com/

Vous souvient-il de l'auberge

Vous souvient-il de l’auberge
Et combien j’y fus galant ?
Vous étiez en piqué blanc :
On eût dit la Sainte Vierge.

Un chemineau navarrais
Nous joua de la guitare.
Ah ! que j’aimais la Navarre,
Et l’amour, et le vin frais.

De l’auberge dans les Landes
Je rêve, – et voudrais revoir
L’hôtesse au sombre mouchoir,
Et la glycine en guirlandes.

 

Paul-Jean Toulet (1867-1920)
Sa vie, son oeuvre sur wikipedia

Lam"oureuse" et l'o"céan"

Je suis « Lam'oureuse »
Portée par les vents,
Une « mie » gracieuse,
Par n'importe quel temps.

J'épouse le rivage,
De mon bel amant,
Au gré des voyages
Et de ses tourments.

Je roule et je danse,
Subtiles avancées,
Au gré de ses transes,
Et de la marée.

Nous nous caressons
Quand elle se retire,
Ivres d'effusions,
D'ondes et de désirs.

Vague échevelée,
Je pars et  reviens,
Comme une insensée
Dans ses bras "sans fin".

Comme un balancier,
Il danse en cadence,
Murmure à mes pieds,
Que je recommence.

Puis sur son sillage,
Il dépose des gemmes,
Trésors, coquillages,
Comme je les aime.

Parée jusqu'aux pieds,
Il m'enivre d'embruns,
Ô mon bien Aimé,
L'Océan indien

 

Dominique Guillaume
Son blog

La maison des ombres

Il est des ronces et du silence
Où se fatiguent moellons et tuiles
De cette maison qui prend patience
Sur son lopin comme en exil

Elle s’abandonne sans aucun cri
A cette lente progression du temps
Et seul le vent peut suivre ici
Ses lézardes et rides de ciment

Elle se repose sur cette colline
Où l’air vient lui brunir les flancs
Dans ses mousses passent encore des rythmes
Des soupirs des frisson’ments

Elle se laisse porter immobile
Par la voix lugubre des orages
Et les chênes lui font comme une île
Sur les traits sombres de son visage

Il est dans les oracles du soir
Sous la multitude des jours
Dans ces douloureuses langueurs noires
Un long rappel des doux séjours

Le chant de sa jeunesse passée
Quand l’homme frôlait le grain des murs
S’ajoute aux cimes des peupliers
Dans le solitude de l’azur

La vie s’est chargée de désert
Puis entraînée loin des paroles
Elle s’est défaite de ses repères
Comme d’une peau morte qui se désole

Alors qu’a-t-elle donc d’éternel
Peut-être ces pierres mêlées au lierre
Ou ces cailloux cornés de gel
Ou bien le spectre de ces lisières.

 

Didier Venturini (1931-1981) Auteur, compositeur, interprète et aussi poète, né à Chambéry en 1959. A publié 2 CD "Orange brûlée" en 2007 et "Dernière Fable" en 2010.
Site officiel : http://www.didierventurini.com/

Le cancre

Il dit non avec la tête
Mais il dit oui avec le coeur
Il dit oui à ce qu’il aime
Il dit non au professeur
Il est debout
On le questionne
Et tous les problèmes sont posés
Soudain le fou rire le prend
Et il efface tout
Les chiffres et les mots
Les dates et les noms
Les phrases et les pièges
Et malgré les menaces du maître
Sous les huées des enfants prodiges
Avec des craies de toutes les couleurs
Sur le tableau noir du malheur
Il dessine le visage du bonheur.

 

Jacques Prévert
Sa vie, son oeuvre

Voici la barque haute

Ô Brel ô mon ami voici la barque haute
Celle qui fend la mer immense de la mort
Voici que la lumière a inondé le port
Et que la passe s’ouvre au large de nos côtes

Voici que cette joie infinie d’au-delà
Doucement psalmodiée par le chœur des étoiles
Aura bercé ta proue et adoubé les voiles
Que tu tendis souvent aux gouffres d’ici-bas

Or l’amour éternel dans ce voyage étrange
Puisse-t-il donc scander sous la harpe des anges
L’ascension inouïe vers Dieu de ton âme

N’appareillerais-tu à ces nouvelles terres
À ces ciels qui se créent aux lames d’univers
Quand se perd à jamais la trace de tes rames

Jean-Claude Demay (1946-2012)
Poète albigeois, il enseigne le français dans différents lycées du Val-de-Marne. Alcooliique, il fait plusieurs séjours de désintoxication en hôpital, séjours dont sera tiré une partie de son roman Les frères de la douleur.

Exquis

Pour toi !

Je grigrise.
Je croquemitaine.
J’incinère :
Des cierges à Manon
Des abraxas à Bacchus
Des totems à Aphrodite
Des phylactères à tous les dieux de mon enfer.

 

Angeline Solange Bonono
Angeline Solange Bonono, professeur de Lettres Modernes Françaises est originaire du Cameroun et vit en France. Elle est poétesse, dramaturge et romancière.

Dis-moi pourquoi papy ?

Dis-moi pourquoi Papy, je te vois si souvent
Défiler dans la ville avec tous tes copains
Vous portez des drapeaux, dans la pluie, dans le vent
Marchant du même pas unis dans la main.

Dis-moi pourquoi Papy, de l'église au cimetière
Au monument aux morts, on entend le clairon
Vous déposez des fleurs sur des dalles de pierre
J'aimerais tout savoir, quelle en est la raison.

Dis-moi pourquoi Papy, brillent sur vos poitrines
Ces médailles colorées que vous portez fièrement
Pourquoi vous défilez si silencieux, si dignes
Et ce que signifient vos rassemblements.

En réponse mon petit, notre patrie la France
Pour être grande et forte compte sur ses enfants
Beaucoup d'entre eux sont morts le cœur plein d'espérance
Pour que vous puissiez vivre en paix tout simplement.

Regarde-les passer, respecte leurs emblèmes
Car ils ont donné avec le même élan
Leur jeunesse, leur sang, le meilleur d'eux-mêmes
Sois fier de leur passé : ce sont des combattants.

Car notre Boum à nous, ce n'était pas la Foire
Nous n'avions pour musique que la voix du canon
Et tous ceux qui tombaient n'avaient qu'un seul espoir,
Eviter à leurs Fils de connaître le Front.

Poème adressé par une jeune fille du Prythanée militaire de La Flêche à son grand-père. http://www.aidenet.eu/chants08.htm

Madrigal

Ainsi pour ton anni ma belle

versaire sévèrement je ne

t’achèterai ni le ci ni le

ça ni la quincaillerie telle

que collier moderne zingué

synchro bichromaté ni une

queue de cochon à visser

ni l’anneau qu’aucune
 

ne sait de levage femelle

ni moi car pour ton uni

vers ma toute chère il n’y

 

a cataloguées que bagatelles

de choses mortes et non

la vie profonde la vie sans nom

 

Christian Prigent (1915-1962)
Né en 1945 à Saint-Brieuc, Christian Prigent est un écrivain, poète, essayiste et critique littéraire. Volontiers contestataire, provocateur, ironique, il bouscule les formes, et livre, dans son œuvre, un combat avec la langue, contre le « parler faux ».
Sa biographie

Je suis la nuit, l'ombre et le jour...

Je suis la nuit, l’ombre et le jour
La folie, l’absence et l’amour
Ce qui subsiste et qui précède
Je suis ce qui vit, croît, décède
Le rythme fou, l’or extatique
L’hymne et le carcan hiératique
Je suis l’ennui, je suis l’enfer
Et l’espoir qui brise les fers
Je suis hier et aujourd’hui
Je suis la passion et son puits
Où se noient tous nos vains mirages
Je suis l’enfant qui n’a pas d’âge
Et le vieillard de votre oubli
Lorsque s’endort au fond du lit
L’image aux contours élancés
Des flamboyants feux du passé
Je suis les soleils de vos yeux
Dans la grise agonie des cieux
Je suis l’oasis, le désert
Je suis la croix et le rosaire
Le blasphème et le doute immense
Ce qui finit, ce qui commence
Je suis l’alpha et l’oméga
La ride au front du renégat
Le cruel cri de l’imposture
De vos délires l’ossature
Je divise, approche et unis
Pardonne, délivre et punis
Je suis l’infini et le mur
Qui vous enferme et vous emmure
Dans des pensées de nostalgie
Je suis du cœur la névralgie
Et l’onguent des vives blessures
Je tiens, j’effraie et je rassure
Je suis de l’esprit la tempête
Je suis la douleur et la quête
Des vérités perdues et mortes
Quand le temps tue puis nous emporte
Je suis le linceul et la corde
Le doute seul et la discorde
Je tisse, déchire et je file
De mes doigts la vie qui défile
Je suis des souvenirs la moire
Je suis le Démiurge « Mémoire »…

 

Monika Gollet
Ce poème a remporté le 4ème Prix du Concours de Poésie de Montmorillon (sur le thème de la mémoire).
Sa page dans Le Monde de Poetika
Son site : http://monikagollet.wixsite.com/site

Silences

Faire silence avec celui descendu des collines
Celui qui précède le cri
Du nouveau-né
Celui qui succède au souffle
Le dernier – seul avant de rejoindre le grand tout 

J’essaie je tente l’expérience
L’éveil au bout des doigts
Recevoir et rendre à la rivière le sacré
À la rêverie le tendre – et s’élever
Au fruit le bon à la nuit le beau 

Les arbres crépitent de silence
Où l’on peut le recueillir avec les mains
Avec le dos – à l’ombre des ouvertures
Je regarde je touche je sens je ressens je sais
Que je ne saurai pas 

Faire silence avec celui de la neige
En vivre l’intuition – le mettre au centre des actions
Me relier à lui dans la plus haute chambre
Tisser ensemble ce qui se voit et ce qui ne se voit pas
La vache aux étoiles le poème aux dauphins 

Après la pluie et le soleil – entre des vents caressants
Un rouge-gorge me raconte ce qu’il sait du monde
Son chant s’écoute à la lisière de la foule
Il me dit que c’est simple

Comme l’herbe et la chute d’eau

 

Christophe Forgeot
Né en 1966 à Levallois-Perret, Christophe Forgeot écrit depuis l'âge de 13 ans. Il anime des ateliers de théâtre et d'écriture dans le Var, il est également chargé d'enseignement à l'Université du Sud Toulon-Var.
Son site : http://christopheforgeot.fr/

La main touche une jupe

La main touche une jupe,
muguets fanés, je me souviens,
tiède comme un début de peau,
un feu de sang brûle les os.
Les joncs craquent sous le corps souple,
et le miel bout dans l'oeillet pourpre,
sur le brasier de myosotis
là-haut où les oiseaux s'étirent.
Carrière de braise rouge,
près d'une eau non doublée de tain
où toute pudeur expire
au vent venu de Si loin,
Sous août bruissant, la fièvre est fraîche,
et la brûlure encore glacée
des lèvres fanées de soif,
et du corps torride de sang.
Voici la baie de tes jambes,
avant cette île foudroyée
où peut-être un peu de neige
attend ma tête sans pensée.

 

Alain Borne (1915-1962)
Sa vie, son oeuvre

Je suis décadente (la concierge gamberge)

Je suis concierge rue Debussy
Dans mon immeuble y’a que des penseurs
C’est moi que je suis leur égérie
Je fume la pipe et je mange des fleurs
J’suis décadente
Le matin quand je fais mes escaliers
Avec mes pauvres jambes à varices
Je pense à Sisyphe et son rocher
Qui retombait dans un précipice
J’suis décadente
Quand Ernest il veut me faire ma fête
Je lui dis « A quoi bon ? » très amère
Il me répond « Pourquoi pas », c’est bête
J’ai épousé un gars primaire
J’suis décadente
Quelque fois quand je me sens trop lasse
Sur ma porte je colle un papier
Je mets : la concierge est dans l’angoisse
Qu’ils se débrouillent pour le courrier
J’suis décadente
Mais le suicide quotidien
Ce n’est vraiment pas une vie
Le désespoir ça n’est pas sain
On s’en lasse et s’enlaidit
D’être décadente
Sentir qu’on est rien ici-bas
Cela conduit à tous les vices
Fumer de la marijuana
C’est mauvais pour mes rhumatis
J’suis décadente
Le désespoir j’en ai ma dose
Je vais prendre une place à Passy
Là au moins je serai quelque chose
Et puis j’aurai foi en la vie
J’serai méritante
Je vais avoir un rôle et des devoirs
J’me peindrai plus les ongles en noir
J’mangerai un yaourt tous les soirs
Quand j’serai psychiatre
Avenue Mozart

 

Brigitte Fontaine
Auteur-compositeur-interprète, comédienne, dramaturge et poète, l'audience de Brigitte Fontaine s'est notablement élargie depuis le début des années 2000, et ses apparitions télévisuelles ne sont jamais banales. Humaniste et libertaire, elle l'est aussi depuis toujours dans ses engagements.
Sa biographie complète

Les bâtisseurs d'éphémère

Grave est leur figure, vivants sont leurs tombeaux
Ils vont l'âme apaisée dans les nuits désolées
Ils font d'un souvenir de radieux mausolées
Et gravissent à genoux les cimes du Beau

Les soleils tournoyants, les vents échevelés
Ont depuis fort longtemps déserté leurs demeures
Ne laissant qu'un frisson à leur corps qui se meurt
Dans les pieux souvenirs des plaisirs élevés

Sous l'azur souriant, leur ombre fait des stèles
Et les arbres figent leurs vertes frondaisons
Quand s'assoient à leurs pieds ces êtres sans saisons
Mêlant leur front sage à la Nature pastel

Ils sont les fiers esclaves des destins royaux
Conquérants des enclaves de l'imaginaire
Bâtisseurs de l'incertain et de l'éphémère
Esprits au regard plus flamboyant qu'un joyau !

 

Monika Gollet
Sa page dans Le Monde de Poetika
Son site : http://monikagollet.wixsite.com/site

Le vieux et la bête

Dos courbé, la démarche difficile, opiniâtre.
Tu déambules laissant le vent chagriné
T'envelopper dans une misère acariâtre.
Souffle étouffé, pénible regard saccagé. 

La bête te suit docilement, cette Bouscotte.
Silence partagé, feuilles bousculées.
Ce canin docile, gentille mascotte
Flairant ton amitié, des mains louangées.

Matin glorieux à la saveur sédative.
S'arrêter, flatter cette chaleur animale.
Le suprême d'amour, joie inoffensive.
La cajoler tendrement, douceur vitale.

Puis continuer tes pas solitaires, chancelants
Dans un accord précis, paroles interdites.
Ressentir l'émotion, des pleurs suintants.
Tenter le rêve, chasser ces images maudites. 

Attendre la vie, un espoir si admiratif.
Lever le bras, un jappement sonore.
Le cri désespéré, cœur sensitif.
Tituber péniblement encore et encore.

Tu t'accroches à l'animal, soupape salvatrice.
Hurle mon ami ! Un besoin grandissant, enlevant.
Danse aveuglément, chasse ta rage séductrice.
Emmitoufle ton cœur, redevient ce tendre enfant. 

L'obscurité t'envahit sans savoir pourquoi.
Retourner à la réalité maladive, la dérive.
Souffler paisiblement, ouvrir la porte, ce désarroi.
Sourire béatement, s'asseoir, tête évasive. 

Épilogue

Sur une route abandonnée, glaciale,
Le vieux et la bête à jamais endormis
Dans un ravin, la joie matinale!
Enfin seuls, deux corps insoumis

 

André Labrosse dit "L'épervier"
http://epervier.over-blog.com/

L'émotion

L'EMOTION 
C'est ce qui reste quand 
On t'a tout pris 
Ton nom, tes dires et tes vents 
Tes espoirs, ta jeunesse et tes cris

L'EMOTION 
C'est un sourire 
Pour un tant pis 
Une fille sans dire 
Une femme sans plis 

L'EMOTION 
C'est le cri 
De l'homme en pleurs 
Le coït sur le tri 
D'une femme sans couleur

L'EMOTION 
C'est le fruit 
De rêves brûlants 
Dans les nuits 
Au dédale de l'écran

L'EMOTION 
C'est le chant 
De lèvres trop chaudes 
Qui te refusent son ode 
Comme une plume à son roman

L'EMOTION 
C'est une rue 
Sans appellation 
Une bande de trottoir 
Sans aucune histoire

L'EMOTION 
C'est mon nom 
Sur ton nom 
C'est mon corps 
C'est tes torts 
Sur l'Aurore

 

Patrick Ducros
http://www.lapaillotte87.fr/index.htm