LES ENTRETIENS D'AUTEUR(E)S

Pierre-Michel SIVADIER

Accro à la musique

Pianiste accompli, compositeur prolifique, Pierre-Michel Sivadier mène également une carrière d'auteur. Il a, entre autres, écrit et joué pour Christian Vander, Jane Birkin, Lambert Wilson ou James Ivory.
Chanteur expressif, créateur de nombreuses œuvres vocales et d’harmonisations polyphoniques, il se situe dans un univers poétique croisant le piano, la chanson, le jazz et les musiques improvisées. Il a publié fin 2023 son sixième ouvrage littéraire Désordres - Journal, pamphlets, poèmes. Son septième recueil Rien ne vaut le présent est paru aux éditions Maïa.


1. Depuis quand écrivez-vous ?
Depuis toujours, serait mon premier réflexe. En réalité sans doute, depuis l'adolescence. Des fragments, des poèmes, des aphorismes ; et puis ont commencé les chansons, les textes courts en prose. J'ai le sentiment que cela accompagne ma vie depuis toujours, comme la musique, de façon indissociable. Il est impossible de les séparer.


2. Qu’est-ce qui vous a donné l’envie d’écrire ?

C'est étrange, je ne parviens pas à répondre à cette question parce que je n'ai pas eu le sentiment d'un passage vers l'écriture, pas eu le sentiment que quelque chose se déclenchait un jour donné, mais plutôt eu le choc de découvertes qui demeurent encore. La lecture des paroles de Avec le temps de Léo Ferré, avant d'avoir jamais entendu la chanson. « L'autre qu'on adorait, qu'on cherchait sous la pluie... »
La Modification de Michel Butor, et puis Duras qui m'a accompagné longtemps, dont les résonances perdurent. Le son de l'autrice, de l'auteur c'est ce qui me tient, ces chocs qui chamboulent, qui remettent en cause, qui bousculent et qui, mystérieusement, créent une proximité dans laquelle vous vous retrouvez. Lorsqu'on est adolescent ou jeune adulte, on est en quête de cela.
En fait, j'enfoncerais une porte ouverte en disant qu'écrire n'a jamais été une envie mais une nécessité. De même, la musique n'a jamais été un divertissement, pourtant je la pratique dans la joie.


3. Où écrivez-vous ?
J'écris partout où le vent me mène. « Ça ne prévient pas ça arrive, disait Barbara, ça vient de loin... » Il y a l'idée d'une disponibilité nécessaire pour accueillir le mot, la note, la phrase, qu’elle soit musicale ou littéraire. Elle dépend de plusieurs facteurs qu'il faut noter, reproduire précisément pour retrouver la vibration qui nous a captés. On est à la merci d’un complément mal placé.
Impossible de déterminer à quel moment de la journée, combien de temps... Des heures sans doute, des heures qui parfois passent comme des minutes, ou bien sont épuisantes, comptent double, parce qu'on avait l'impression d'avoir trouvé et qu'en fait, il n'y a plus rien... Et puis le lendemain, peut-être, quelque chose est revenu.


4. Avez-vous des rituels pour écrire ? (fond sonore, etc)
Un fond sonore est impossible, la musique me monopolise trop. Donc plutôt le silence, mais des bruits quotidiens. J'écris devant un sapin, souvent j'entends des oiseaux. Je peux écrire dans le métro, dans les trains, ça ne me gêne pas - s'il n'y a pas une conversation qui détourne l'attention, et empêche la tension de l'écriture. Au contraire, j'aime que la vie se déroule autour, être dans un coin et écrire, tranquille, dans un café, dans un jardin. Disparaître au cœur de la cité.


5. Plutôt ordinateur ou papier pour écrire ?
J'ai commencé sur du papier, il y a fort longtemps. J'ai basculé vers l'ordinateur, voilà déjà deux décennies. À présent, le téléphone règne en maître. Le glissant, l'indispensable Pataud... J'ai presque rédigé un roman entier sur mon téléphone, tout en le déplorant. Mais ces machines extraordinaires permettent tout de même de saisir l'instant et de reproduire les mots qui s'imposent, au moment où ils vous parviennent. De réduire un tant soit peu la quête effrénée pour rattraper la pensée, noter la mélodie ou la phrase déjà envolée....

 

6. Comment naît votre inspiration ?

Je ne sais pas, c'est incontrôlé, incontrôlable et je crois que c'est bien ainsi. Le compositeur Gabriel Yared disait qu'il faut absolument profiter des deux ou trois notes d’inspiration pure qui surgissent Dieu sait comment (« N’entrons pas dans ce débat », ajoutait le chat ) et ensuite le travail commence, le vrai travail de développement thématique, de structure, d'harmonisation, d'orchestration. À cet égard la musique et la littérature, c'est pareil. On pourrait employer la même terminologie, faire référence aux mêmes concepts, aux mêmes processus. « Sans travail, le talent n'est qu'une sale manie », dit-on. Cela sonne assez juste.

De même pour les poèmes. Il faut profiter du vers (du verre ?) qui arrive sans crier gare mais ensuite, cela peut être long, très long... Je crois qu'on ne peut pas écrire en dehors du monde, surtout pour la poésie. En ce moment, les guerres, le climat, les autocrates qui gouvernent la planète, on ne peut pas les ignorer. Il faut que la poésie entre dans le monde, qu'elle lui rentre dedans. Qu'elle s'empare des faits, des idées, qu'elle prenne parti, parce qu'elle est essentielle à tous, cette dimension poétique. Et si l’on parvient à l'inscrire dans le quotidien, elle aura d'autant plus de force et sera mise en lumière (peut-être ce qui lui manque le plus actuellement), car on en saisira les bénéfices. Retour sur investissement, « avec ma plume je ne gagne rien », sauf tant de choses qu'avec ma plume je gagne tout. On sait que de grands poèmes ont eu une portée, un sens politique, ou proviennent d'une actualité. On peut penser à Aragon, à Prévert. « Quelle connerie, la guerre ! » Cette phrase si simple est inoubliable


7. Quelle dose de personnalité mettez-vous dans vos écrits ?
J'allais dire sans doute trop, mais c'est inévitable, et pourtant j'aurais tendance à opter pour une disparition de l'auteur. Ce qu'on met de personnalité nous échappe, laissons ainsi reposer, et les vaches seront bien gardées. J'aime beaucoup intégrer les animaux dans la poésie : chiens, vaches, chouettes, orques...

 

8. Que souhaitez-vous transmettre à travers vos écrits ?
Je ne sais pas si je souhaite transmettre quelque chose. Je ne crois pas que cela aille jusque-là, mais je suis toujours à la recherche d'un son, d'une langue. J'aime les livres où l'on sent immédiatement un travail sur la langue, la musique, les assonances, le rythme, la surprise, la fantaisie. C'est ce que j'aime trouver dans un livre et ce que je recherche en écrivant.


9. Connaissez-vous le nombre de textes que vous avez écrits ?
Non, je préfère l'oublier ! C'est une boutade évidemment, mais je crois qu'on écrit trop. Il faudrait peut-être retrancher, tailler. Avec la chanson, on est beaucoup plus contingenté car on dépend du rythme de la phrase musicale. On a peu de temps, c'est un point commun avec la poésie. La chanson et la poésie sont sans doute deux sœurs inséparables.


10. Avez-vous écrit autre chose que des poèmes ?
Oui, un roman, un texte destiné à la scène Adam et Bérénice, un journal, des portraits d’artiste, des textes plus didactiques, des pamphlets un peu assaisonnés, et des chansons, beaucoup. Même si certaines sont affranchies des conventions musicales et narratives au point qu'on hésiterait à les nommer "chansons".


11. En général, que lisez-vous ? Votre auteur(e) préféré(e) ?

J'ai la chance d'avoir un auteur préféré qui change tous les jours. Il y eut les chocs dont je parlais plus haut, et puis j'aime beaucoup la période du début du XXe siècle avec les premiers François Mauriac qui sont pour moi un véritable éblouissement stylistique, avec Gide et puis, plus tard, Nathalie Sarraute, Béatrix Beck… J'aime beaucoup la littérature contemporaine francophone ; suis très sensible au grand art pétri d'humour de Jean Echenoz, Christian Oster, mais aussi de certains anglais comme Ian McEwan.
Ce qui est formidable avec la littérature, ce sont les découvertes. Les auteurs dans lesquels on se retrouve immédiatement. Hélène Lenoir pour son âpreté, Cécile Coulon et, plus récemment, Lise Charles pour une langue magnifique. Celles-là ont une identité puissante que l'on saisit d'emblée. Une manière très personnelle de magnifier de petits évènements qui, alors, prennent un tour lyrique. Comme pour un film, le sujet m'importe moins que l'artiste qui s'en empare. Il doit y avoir une profondeur hors-cadre, voire borderline. Par exemple Virginie Despentes, ses textes valent bien mieux que les commentaires agaçants qu’elle a pu susciter. En poésie, Léon-Paul Fargues invente des mots et les fait sonner : « pigeondre » pour être amoureux, c'est magnifique. On sent la même fièvre, la même urgence chez Verlaine, Rimbaud. Cette fébrilité des auteurs qui jouent leur vie pour notre peau, parfois leur peau pour notre vie.
Et puis Beckett, en matière de choc, on est servi. La condition de l'âme humaine, toute nue. C'est aussi pour cela que cela m'amusait dans Paùl Jack de parler du chat qui fait ses griffes sur Oh les beaux jours, un soir d'abandon, par vengeance — pardon de parler de livres que très peu de personnes ont lus, c'est inélégant ! Mais c'est aussi vous, Poetika, qui généreusement nous y poussez, en nous offrant cet espace.
Ce chat précise toutefois que, contrairement à nous, il ne lit pas ce qu'il griffe. « C'est tombé sur Beckett, ça aurait pu être un autre », ajoute-t-il.


12. Avez-vous d’autres passions que l’écriture ?
Ni la musique ni l'écriture, ou plus exactement l'écrit, ne sont des passions mais des nécessités, des parties intégrantes de ma vie. C'est vrai que j'ai toujours du mal à me retrouver dans le mot passion, les passions sont éphémères alors que l'écriture est, pour nous, éternelle, une petite éternité qui nous tient lieu de vie, un bloc, une masse. Je crois que la création artistique laisse peu de place pour d'autres occupations.

 

13. Avez-vous des conseils à donner aux auteurs ?
Je m'en garderai bien. Lorsque je veux distraire les étudiants musiciens, je leur lance cette boutade : « Si je savais comment faire un succès, ça se saurait, alors surtout ne me demandez rien ! » Plus sérieusement, je crois que ce qui doit advenir advient. Les conseils ne servent à rien. En revanche, l'influence, la transmission sont des pièces maîtresses dans nos disciplines.


14. D’après vous, qu’est-ce qui devrait changer ou être amélioré dans le secteur de l’édition ?
Vaste sujet, assez inconfortable, n'est-ce pas, car il y a toujours ce couple un peu maléfique auteur-éditeur. Chacun a besoin de l'autre pour exister. Et nous, auteurs, connaissons la véritable difficulté de trouver un éditeur. « Trop de livres, trop de tout », écrivait Léon-Paul Fargue dès 1930, déplorant le nombre de parutions. Alors, que peut-on changer ? Nous envoyons des manuscrits comme des bouteilles à la mer, sans retour, et heureusement des sites comme le vôtre nous offrent une audience. Toutefois, j'ai eu la chance de trouver mon premier éditeur, Stellamaris, en envoyant le flacon, comme tout le monde. Grâce à lui, j'ai écrit plusieurs livres dont je suis convaincu qu'ils ont eu une existence, parce que j'avais l'assurance qu'ils seraient publiés. On n'écrit pas pour ses placards. On écrit pour une lectrice, un lecteur, même imaginaire.
Dans l'art, on se construit souvent en opposition, en refus, en rébellion et notre contrat est de rencontrer une personne, si possible plusieurs qui disent oui à ce non originel. Lorsque je lis Mauriac je suis ébloui parce que je sens ce refus mais aussi une magnificence. L’auteur ouvre le couvercle, dissèque la bourgeoisie (dont il est issu) et y va, à fond. Comme Rimbaud, Les poètes de sept ans, c'est violent, tout de même. Très violent. Je crois que la violence fait partie de la poésie même si ces derniers temps je suis plutôt pour une poésie consolatrice.
Pour revenir à l'édition, un simple constat : comme la production musicale elle est laissée quasiment aux mains du privé, ce qui signifie que nous sommes soumis à ce viatique permanent : combien tu vends ? À cet égard, les intérêts des éditeurs et des auteurs sont antagonistes. On ne peut pas reprocher à un éditeur, lorsqu'il reçoit un manuscrit, de se poser la question : combien vais-je en vendre ? Comment le publier sans mettre ma propre maison en danger ? Par conséquent, la notoriété, le réseau, les recommandations sont plus importantes à un certain stade que la création littéraire elle-même. C’est dommage mais c’est ainsi, on en est informé. Et l’on sait aussi que l'immense majorité des éditeurs sont intègres, sincères, épris de littérature et qu’ils font tout pour découvrir de nouvelles voix. Donc je ne vois rien ! Quadrature du cercle qui ne nous empêche pas d’écrire nos urgences
.


15. Les réseaux sociaux jouent-ils un rôle pour vous en tant qu’auteur ?
Oui, car ce sont des fenêtres accessibles sans moyens financiers ou sans puissance spécifique. Bien sûr, ils ont aussi un côté toxique, mais pour les niches dans lesquelles nous travaillons, les réseaux sont une véritable ouverture et des promesses de découvertes.


16. Que représente la poésie pour vous ?
Un essentiel, une façon d'être, d'écrire, d'appréhender le monde, la vie ; une manière différente de la commenter. Puis, soudain, un éclat, une splendeur, lorsqu'on lit deux vers en se disant : « Que c’est beau ! ». Hors de toute critique, de toute littérature, de toute culture. Tout simplement beau. 
À l'instant, je pense à Dick Annegarn, un vrai poète chantant. Bruxelles, j'aurais bien aimé écrire cela.


17. Si vous deviez décrire votre personnalité en trois mots...

Je crois que je ne saurais pas en dire grand-chose. Je préfère laisser ce soin aux autres, et parler des personnalités qui me nourrissent et m'inspirent.

 

18. Votre dernier coup de gueule ?
Ce matin, hier, demain, chaque jour. La poésie est un coup de gueule, parfois salutaire. Une beauté qui dit non.


19. Votre dernier coup de coeur ?
Cet auteur inconnu qui vibre de tout son sang dans un prochain ouvrage...
Peut-être la pièce musicale que m'a envoyée un élève ce matin et que j'écouterai demain.
Aurélien Clappe, auteur d'une poésie aux accents claudéliens, découvert chez Stellamaris.
La qualité des revues comme La Vie Multiple ou la Revue Alsacienne de Littérature où des œuvres se dévoilent en pleine lumière.


20. Votre rêve le plus fou ?

Trouver un éditeur pour mon prochain livre sur le piano, pour mon prochain recueil de poésie. C'est un rêve bien sage, quoiqu'égocentrique. 
Il fut une époque où les cinéastes passaient leur temps à chercher de l'argent. Nous, passons le reste de notre temps à chercher un éditeur qui lui-même cherche des coups de cœur qu'il ne connaît pas encore, pour qui il devra ensuite chercher un public. Marabout, bout de ficelle...
Mais qu'est-ce qu'un coup de cœur sinon une rencontre ? Mon rêve le plus fou serait une rencontre éditoriale, hors des courriels, des courriers et des courroux, avec de vrais mots échangés autour d'un rhum ou d'un café.

 

Propos recueillis le 05 février 2026
© Chris Talazac, Pierre-Michel Sivadier