LES ENTRETIENS D'AUTEUR(E)S

Martin ZEUGMA

Une inspiration fulgurante

Né au milieu des années 1970, Martin Zeugma a commencé à écrire à l'âge de 13 ans sur la machine à écrire à ruban de sa mère, qui enseignait le secrétariat. Il n'a jamais arrêté, même s'il a souvent changé de machine. Depuis 1997, il a publié dans plus de 80 revues (France, Belgique, Suisse, Sénégal, Canada, Haïti, Cameroun) des poèmes, des nouvelles, des articles de réflexion et des études bio-bibliographiques (notamment sur Jean-Pierre Duprey et Paul Valet) ou picturale (sur l'artiste peintre Elodie Oberlé). Il a participé à plusieurs anthologies : une de nouvelles fantastiques aux éditions La Clef d'Argent, une de nouvelles érotiques aux éditions Alopex, et cinq de poésie aux éditions Luna Rossa. En 2025, il a publié son premier recueil de poèmes, intitulé "Seulement seul" aux éditions Luna Rossa. On peut le suivre sur Facebook, LinkedIn, Babelio, et bientôt YouTube. 

1. Depuis quand écrivez-vous ?
C'est une question qui a l'air simple comme ça, mais en fait pas du tout. Imaginons que vous me demandiez depuis quand je parle. Je me dirais : le premier mot ? la première phrase ? la première pensée correctement construite ? la première fois que cela a pu engendrer un échange ? Donc, c'est difficile. Je répondrais que j'ai toujours écrit. En moi, il y a toujours eu des histoires qui s'écrivent toutes seules. J'écris formellement depuis l'âge de 13 ans. Mais je me souviens que plus petit déjà, pour m'endormir plus rapidement, j'imaginais des dialogues entre personnages imaginaires, sur des sujets très variés. Suivant mon état de fatigue, il fallait que j'invente plusieurs dialogues simultanés : en général, à trois dialogues, j'arrivais à m'endormir..

 

2. Qu’est-ce qui vous a donné l’envie d’écrire ?
Je n'ai jamais eu envie d'écrire. Ce qui m'a poussé à écrire, c'est la nécessité de le faire, l'impératif de sortir tout ce que je ne pouvais dire à personne, le besoin organique d'expectorer un quelque chose en moi, qui grossissait et qui, s'il n'était pas sorti, m'aurait étouffé. Je ne crois pas qu'on puisse avoir envie d'écrire. Quand on a envie d'écrire, c'est que c'est un passe-temps ; ce sera sûrement satisfaisant pour soi mais insipide, et on pourrait tout autant s'inscrire dans une association pour jouer au bridge, le résultat serait le même.


3. Où écrivez-vous ?
Partout. Et pas partout. Disons que je suis capable d'écrire n'importe où quand ça vient. Mais, pour finaliser et ordonner, j'écris la plupart du temps chez moi.


4. Avez-vous des rituels pour écrire ? (fond sonore, etc)

Non. Aucun. Je peux écrire avec du bruit, du silence, enfermé ou en pleine nature, le jour, la nuit, ça ne joue pas. Du moment que mon esprit est suffisamment calme pour écrire, que le vide s'est fait du tumulte journalier, et que tout s'est mis en ordre dans ma tête, j'écris ; ça écrit tout seul.


5. Plutôt ordinateur ou papier pour écrire ?

Ça dépend. J'ai des carnets partout : dans mes vestes, dans ma voiture, dans mon bureau, dans ma chambre, et jusque dans mes toilettes. Car je note systématiquement toutes mes idées, dans la mesure où, par expérience, je sais qu'elles se dissipent vite et ne reviennent quasiment jamais. Donc papier. Cependant, quand je n'ai pas de carnet à portée de main, je note sur mon téléphone portable. De plus, je mets au propre et je relis sur ordinateur. Donc pas papier. En outre, le fait d'écrire beaucoup plus vite avec un clavier qu'avec un stylo joue en faveur de l'ordinateur. La correction est aussi instantanée.


6. Comment naît votre inspiration ?

De tout et de rien. De la moindre pensée qui m'intéresse. Du moindre mot entendu dans le bus, dans la rue, lu dans un livre ou un article. Dès lors que je croise une idée qui fait germer en moi d'autres idées, naît mon inspiration. Parfois, elle est fulgurante. Plus souvent, elle est lente, elle doit pourrir, maturer, et devenir ce qu'elle a toujours été. Quand elle est prête, alors elle sort d'un coup. C'est un peu comme si à l'intérieur de moi, ça s'écrivait tout seul, et qu'au final je ne doive être là que pour la réification du texte, son accouchement dans les mots.


7. Quelle dose de personnalité mettez-vous dans vos écrits ?
Je trouve que le propre du lecteur sincère, c'est de ne pas chercher où se trouve l'auteur dans son texte, ni de tenter de séparer le réel de la fiction, mais plutôt de s'attacher à ce qu'a voulu transmettre l'auteur, et à la manière dont il le fait. Sans comparaison aucune, quel lecteur voudrait savoir si Albert Camus a lavé des morts de la peste, ou a tué un Arabe avec une arme à feu ? Alors, naturellement, dans tout ce qu'un auteur écrit, il y a de lui, il y a des morceaux de lui, des éclats de vécu. C'est une règle naturelle, car on ne peut créer à partir de rien. On se base toujours sur ce qu'on a vécu, ce qu'on a lu, ce qu'on nous a raconté. Mais le propre de l'écriture, c'est de jouer au Lego : déconstruire, se retrouver avec un tas de pièces à sa disposition, et bâtir autre chose. En cela, je rejoins Gaston Bachelard, pour qui l'essence de imaginaire est son pouvoir d'ouverture ontologique. Il nous libère de la perception figée, nous fait habiter un monde plus riche, plus vivant, et constitue le cœur même de la créativité humaine, aussi bien poétique que quotidienne. Il n’est pas illusion ou fuite, mais au contraire source de vitalité et d’être. C'est peut-être pour cela que j'ai en horreur ce genre qu'on nomme auto-fiction.


8. Que souhaitez-vous transmettre à travers vos écrits ?

Avant toute chose, je tente d'être un Petit Poucet de points d'interrogation. La remise en question me semble la base de l'intelligence. Comme l'écrit Nietzsche dans Ecco Homo: « Ce n'est pas le doute, c'est la certitude qui rend fou. » Eh bien, moi, j'essaye par tous les moyens de fuir la certitude, donc de fuir la folie. En cela, je suis beaucoup de choses, mais en tout cas pas dogmatique. Car le dogme est une forme de certitude, et enferme tout : le corps, l'esprit, le jugement, la réflexion, la vie. Alors je sème mes points d'interrogation dans l'esprit de mes lecteurs, du moins je l'espère, comme j'espère qu'ils croîtront en eux comme autant de portes, de fenêtres ou de clefs, vers d'autres horizons.


9. Connaissez-vous le nombre de textes que vous avez écrits ?
Non. Parce qu'il y a en que j'ai jetés, qu'il y en a que j'ai réécrits deux fois, trois fois, dix fois, qu'il y en a plein que je n'ai pas encore finis ou que je fusionnerai. En revanche, je connais le nombre de textes que j'ai publiés : à ce jour, 300.


10. Avez-vous écrit autre chose que des poèmes ?
Oui. J'écris essentiellement des nouvelles, surtout de genre fantastique ou érotique, mais pas seulement. J'écris des romans que les éditeurs refusent parce qu'ils sont « trop bien écrits ». J'écris parfois des articles, j'ai également écrit des études sur Jean-Pierre Duprey et Paul Valet. Et puis surtout, j'ai écrit un essai de développement personnel, qui est entre les mains de quelques éditeurs.


11. En général, que lisez-vous ? Votre auteur(e) préféré(e) ?

Je lis beaucoup de choses très différentes : outre de la poésie, des nouvelles, des romans, des biographies, mais aussi des livres scientifiques, historiques, des essais, des revues. En général, je lis 10 à 12 livres en même temps, et je saute de l'un à l'autre, sans trop m'y perdre. J'essaye de ne pas lire que des auteurs français, et je me balade notamment parmi les auteurs sud-américains et hongrois, dont beaucoup mériteraient d'être plus connus. Quant à désigner mon auteur préféré, c'est impossible. Si l'on ne me laissait vraiment pas le choix, je dirais Louis Calaferte, dont son Septentrion a été la révélation littéraire de ma vie. Mais je tiens à lui adjoindre quelques autres noms, sans lesquels mon panthéon serait incomplet : Marguerite Yourcenar, Violette Leduc, Nina Bouraoui, Christopher Frank, Eduardo Halfon, Julio Cortázar ; et je trouve que les deux plus beaux styles actuels sont ceux de Sylvain Tesson, et surtout, surtout de Sylvie Germain. Cela dit, on demande toujours aux gens leurs auteurs préférés, et jamais leurs auteurs détestés, alors qu'à mon avis ce qui détermine notre sens littéraire est plus du coté de ce qu'on n'aime pas que de celui de ce qu'on aime. Alors je n'apprécie pas du tout Annie Ernaux, Christine Angot, Guillaume Musso ou Michel Houellebecq, tous essentiellement pour des questions de platitude stylistique et d'indigence narrative.


12. Avez-vous d’autres passions que l’écriture ?
Une bonne partie de ma vie est consacrée à la généalogie. Je m'y suis plongé à l'âge de 17 ans, et je n'ai jamais arrêté. C'est une science qui ne s'occupe pas seulement de nous raconter d'où l'on vient ; son plus grand intérêt réside sans doute dans le fait qu'elle croise en permanence d'autres sciences : l'Histoire, la géographie, les métiers, les mouvements migratoires, les nations, la politique, les guerres, les maladies, les religions, etc. Je pourrais en parler des jours et des nuits. Je suis également passionné de neurologie, qui est la science, avec l'informatique, à avoir le plus avancé ces 30 dernières années. Et, dans un moindre élan, j'aime également cuisiner, car je crois fondamentalement que la cuisine, c'est comme l'amour : quand on aime vraiment, on s'applique à très bien faire.


13. Avez-vous des conseils à donner aux auteurs ?

Je ne sais pas si c'est un conseil, mais je leur dirais : lisez, lisez, lisez, relisez, laissez mûrir tout ça en vous, travaillez, et vous pourrez écrire. Et gardez à l'esprit que les mots « oratoire » et « laboratoire » forment une rime très riche.


14. D’après vous, qu’est-ce qui devrait changer ou être amélioré dans le secteur de l’édition ?
Il faut toujours penser que l'édition n'est pas qu'un milieu culturel ; c'est une industrie, aussi. Elle doit être rentable sans quoi elle meurt, et il me semble qu'un éditeur digne de ce nom pratique cette règle intangible qui est le principe de Pareto : 20% des auteurs publiés vont générer 80% du chiffre d'affaire, et ainsi financer les autres. C'est la fraction des 80% d'auteurs restants, qui vendent modestement, voire peu, qui est intéressante. Car c'est réellement là qu'il y a un véritable travail d'éditeur à effectuer, sur le fond, sur la durée, et même sur le conseil. Pour le reste, je crois qu'il y a plus à réfléchir sur notre modèle d'instruction (écoles, collèges, lycées, fac, etc.), et comment il devrait, non seulement nous apprendre à lire, mais à réfléchir, à penser par soi-même, à développer un esprit critique, à engendrer de nouvelles idées : tout ce qu'on ne trouve quasiment que dans les livres.


15. Les réseaux sociaux jouent-ils un rôle pour vous en tant qu’auteur ?
À l'évidence. À notre époque, aucun auteur ne peut faire sans. J'ai publié mes tout premiers textes à une époque où toutes les revues étaient papier, et où les frais d'envoi étaient bien moindres. Mais internet a bouleversé cela. Aujourd'hui, on croise un nombre croissant de revues numériques et de revues en ligne. On ne peut, on ne doit pas les ignorer. D'autant que certaines font un travail remarquable, et qu'elles sont d'un accès gratuit, la plupart du temps ; ce qui ouvre une diffusion planétaire. Cette logique est la même pour les réseaux sociaux. Jadis, on lisait des critiques dans les journaux et on demandait son avis à son libraire. Aujourd'hui, on va sur tel ou tel réseau, et on consulte Babelio. Donc, oui, il faut absolument être sur les réseaux sociaux, tout en sélectionnant ceux qui répondent le mieux à notre démarche. Pour ma part, j'ai fait le choix de Facebook, de Babelio, de LinkedIn, et je réfléchis à créer une chaîne YouTube dans la mesure où l'oralité dans la poésie est un critère fondamental.


16. Que représente la poésie pour vous ?
Je parlais tout à l'heure des mots « oratoire » et « laboratoire ». Ce sont des images alchimiques pour dire qu'il y a un lieu où « prier », et un autre où « travailler ». En d'autres termes, il y a un moment pour se découvrir soi-même, et un autre pour bâtir son Œuvre (au masculin) avec ce qu'on y aura trouvé. Pour moi, la poésie, c'est l'oratoire ; on y voyage dans ce qu'il y a de plus profond en soi et qui est également universel. Et, vous l'aurez compris, la prose donc la nouvelle, le roman, tout le reste, c'est le laboratoire ; on va bosser plus longuement, et s'étendre bien plus, pour en quelque sorte mieux s'ouvrir et pour vulgariser ce qu'on a pu exprimer en poésie, qui reste malgré tout ce qu'on peut en dire, un média confidentiel et qui n'a jamais touché le plus grand nombre.


17. Si vous deviez décrire votre personnalité en trois mots...
« méta », « hyper » et « para ».


18. Votre dernier coup de gueule ?
La manière de traduire les poèmes de Julio Cortázar en français. Je viens de passer plusieurs mois à lire toutes les traductions possibles, et je trouve qu'elles passent toutes à côté de la substantifique moelle de ces textes. Les traducteurs s'accrochent tous plus ou moins à une certaine littéralité qui nuit au sens. Je suis donc en train d'écrire un article sur ce thème, qui inclut deux ou trois propositions de traduction : il faut re-traduire Cortázar !


19. Votre dernier coup de coeur ?
Une amie hongroise m'a fait découvrir Agota Kristof. J'ai dévoré. En France, on manque d'auteurs aussi inspirés, et dont la virtuosité manipulatrice est utilisée pour remettre en cause toutes nos certitudes, y compris les plus « réelles ». Il faut absolument lire la Trilogie du Cahier !


20. Votre rêve le plus fou ?

J'allais vous répondre : celui du singe descendu de l'arbre. Mais en réalité, mon rêve le plus fou, c'est Britney Spears, bien sûr !

 

Propos recueillis le 14 mai 2026

© Chris Talazac, Martin Zeugma