Etant donné l'excellente qualité de la 7ème édition du concours, le jury a décidé de décerner, à titre exceptionnel, une deuxième "Mention Honorable".

 

PREMIER PRIX

 

Frédéric ROCHE
83 - TOULON

La complainte du spadassin

 

J'étais à cinquante ans un soldat de fortune,

Quand mon poil grisonna, je me fis spadassin,

J'aurais voulu tromper l'albédo de la lune,

Qui fit de moi souvent un vulgaire assassin.

 

Ma bourse était fort plate et mon ardoise pleine,

Je louais ma rapière à des vrais faux amis,

Qui cachaient sous leurs fards des cœurs remplis de haine

Et voulaient trucider sans être compromis.

 

Je devais provoquer par un narquois sourire

Un quidam que, monsieur, je ne connaissais pas,

Le contraindre au duel et puis enfin l'occire,

Pour régler mon logeur et payer mon repas.

 

Combien ai-je navré de ces coqs de province ?

Qui portaient crête haute, aussi maigres que moi,

Et n'avaient que le tort d'avoir le port d'un prince,

De troubler une épouse et la mettre en émoi.

 

Je n'ai jamais frappé dans le dos ma victime,

C'est les yeux dans les yeux que nous nous affrontions

J'offrais au gentilhomme une leçon d'escrime,

Qui tombait sans savoir pourquoi nous nous battions.

 

… J'ai glissé ce matin entre deux tétins roses

Qui me veulent du bien, un billet en dépôt,

On pense quelque part que je sais trop de choses…

Si je dois expirer qu'on le porte au prévôt.

 

DEUXIEME PRIX

 

Isabelle SAVIGNY

69 - VENISSIEUX

La boîte aux lettres

 

Chue, très endommagée sur le vertugadin

Sur la boue, loin des pilastres de son portail

Entre désastre salé et l'épouvantail

Une boîte aux lettres, sculptée d'un Aladin

Attendait le facteur, attendait le facteur

 

Ensablée jusqu'à sa goulotte en résine

Idéale, qui l'eût cru, pour les bords de mer

Entre les mouettes et l'iode qu'il y a dans l'air

Une boîte aux lettres, sculptée par Pauline

Attendait le facteur, attendait le facteur

 

Après le déferlement et le brouhaha

Après les cris, les pleurs et la solitude

A la Faute-sur-Mer, non sans inquiétude

Une boîte aux lettres, sculptée par Xynthia

Attendait le facteur, attendait le facteur

 

Dimanche ou un autre jour, comment le savoir ?

De Nanami, on n'avait point de nouvelle

A qui la faute si, près de sa semelle

Une boîte aux lettres, sculptée dans un mouroir

Attendait le facteur, attendait le facteur ?

 

 

TROISIEME PRIX

 

Guy VIEILFAULT

77 - CROISSY BEAUBOURG

Kilimandjaro

 

Si tu montes, mon Âme, au Kilimandjaro,

Par des sentiers plantés de séneçons sauvages,

En négligeant l'azur d'oniriques rivages

Pour les brouillards d'effroi des mondes sidéraux,

 

Les mânes d'Hemingway astiqueront des neiges

Plus brillantes, vois-tu, qu'en tes rêves d'enfant,

Et les plaines herbues où règne l'éléphant

Te mèneront, tremblante, au pied du sortilège.

 

Dans les nuits de lichens pendus aux frondaisons

Tu croiras deviner des bêtes incertaines

Et la peau des tambours des steppes africaines

Rythmera la saga de lentes déraisons.

 

Il te faut gravir, sous des pluies délétères,

Des pentes habitées d'insectes pubescents

Pour, le cœur affolé d'espoirs adolescents,

Mériter au matin le baiser du cratère.

 

Alors tu sentiras la terre sous tes pas

Tressaillir et vibrer comme une femme ardente

Quand le soleil nouveau entonnera l'andante

De ce jour révélé que d'aucuns ne voient pas.

 

 

PRIX SPECIAL DU JURY

 

Lionel RODOZ
25 - AUDINCOURT

 

Aux diables les péchés

 

Douces tentations et goût de l'interdit

La promesse tenue d'une pure jouissance

Braver le défendu en toute circonstance

Ces démons si divins, aucun ne les maudit.

 

Venez me titiller Belzébuth et Mammon

Sérieux appétit, torride envie de sucre

Amour du blé, du fric et esprit de lucre

On devrait ériger pour vous un télamon.

 

Osez me tourmenter Lucifer et Satan

Tout ça rien que pour moi, tout à mon avantage

Mon titre est « Le Roi l'Ire », quoi dire davantage ?

Vous faites plus de bien qu'un foutu charlatan.

 

Allez me taquiner Léviathan, Belphégor

Pour le bonheur ailleurs j'ai le bonheur railleur

Par ailleurs pas d'effort, bailleur rien de meilleur

A vous je me soumets : taureau ou matador.

 

Tente de m'exciter Asmodée bienheureux

Des corps et du plaisir, une chair sensuelle

Une quête sans fin de l'orgie sexuelle

Car j'ai le diable au corps grâce à toi le scabreux.

 

Ma volonté ne tient qu'à un tout petit fil

J'ai malheureusement cédé à la débauche

J'ai abdiqué, tant pis ! Les sept je les embauche

Oui, j'ai perdu la face, d'eux tous j'ai le profil !

 

 

MENTION HONORABLE

 

Louis FONTAS
26 - DIEULEFIT

 

La Limace et l'Escargot

(fable)

 

Après un orage violent

Nos deux rampants gastéropodes,

Habités d'un calme indolent,

Boutant l'ennui aux antipodes,

Engagent alors le pari

D'en appeler à la vitesse

Imaginant un safari

Pour évaluer leur prestesse…

Et la Limace intimement

Se frottait le ventre de joie,

N'étant chargée assurément

D'aucune coquille de noix,

Comme le sont les Escargots

Trimbalant de lourdes coquilles,

Accablantes, tels des fagots,

Sur le dos d'un joueur de quilles.

Aussitôt dit, aussitôt fait…

Mais, fulgurant, un grand rapace

Amateur d'un glouton forfait

Fit une becquée de Limace !

 

Ainsi, dans la vie, un fardeau

Pour son porteur vaut un cadeau.

 

 

MENTION HONORABLE

 

Denis QUILLACQ
40 - MONT-DE-MARSAN

 

Le portefaix

Hommage à Emile Nelligan, poète fou du Québec (1879-1941)

Et à Charles Baudelaire pour Obsession (Les Fleurs du Mal)

 

Je veux oublier ceux que mon image impure

Effraye et fait trembler comme tremblent mes mains,

Par la peur de souffrir de nouveaux lendemains

Sans caresser l'amour qui n'est que froid parjure.

 

Je m'enferme et je bois cet étrange breuvage

Essoré de la treille et jailli de leurs cœurs

Qui n'ont jamais osé noyer leurs âmes sœurs,

Je souffre au soir mortel et la soif me ravage.

 

Si les mots s'échappaient de mes deuils emmurés

Et s'ils m'éclaboussaient de leur franche lumière

J'entrouvrirais le seuil et, de belle manière,

J'inviterais leurs cris à peine murmurés.

 

Mais les voix d'outremer que je voudrais maudire

Saccagent en rafale un silence de paix

Et courbent en hurlant le dos du portefaix

Qui, face à son tombeau, s'immole sans mot dire.

 

La musique jamais ne remplacera celles

Qui m'ont donné leurs mains sans épouser mon corps.

De funèbres tocsins retentiront encor ;

Leurs astres s'éteindront, ultimes étincelles.