PREMIER PRIX
Frédéric ROCHE (60 ans)
(83 TOULON)
JEAN SOURIS A L'AMOUR
Les volets dégondés pendaient sur la façade
Et mon toit me montrait le ciel froid de la nuit,
Sous le vent le cyprès planté sur l'esplanade,
Barbouillait mes vieux murs aux couleurs de l'ennui.
"La gent trotte menu" (*), pilla, croqua mes vivres,
Dans le cellier mon lard, mes pommes et mes noix,
Le suif de ma chandelle et le cuir de mes livres,
La disette annoncée, mit son exode aux voix.
Une seule resta, petite souris grise,
Robe de moinillon, moustaches d'ajudant,
Fut-ce de la pitié, de moi fut-elle éprise ?
Elle lèchait mes mains sans donner de la dent.
Nous prenions nos repas dans la même écuelle,
Du pain émietté dans du lait coupé d'eau,
Après notre repue la jolie demoiselle,
De ses petites mains se lissait le museau.
Un matin au réveil, j'eus un noeud à la gorge,
La voyant s'échiner sur les parquets souillés,
A gratter, suffoquer comme un soufflet de forge,
La honte me saisit, mes yeux se sont mouillés.
Quelques ablutions et j'enfilai des hardes,
J'ai coupé le cyprès, j'ai scié, j'ai poncé,
J'ai raboté, j'ai peint et après cent échardes,
Mes murs furent chaulés, mon toit rapiécé.
Un samedi matin j'attelai ma voiture,
Et mon tabellion me reçut l'air gourmand,
Je lui dis : "Mon ami, passons à l'écriture
Et ne souriez plus... Voyons mon testament !"
(*) La gent trotte menu : Merci Monsieur de La Fontaine
DEUXIEME PRIX
Lodewijk ALLAERT (29 ans)
(59 LEFFRINCKOUCKE)
MEXIQUE
Ocre est cette terre qui a bu trop de sang,
Creusés sont les visages mordus par l'usure
Le champ attend la mort sous de lentes brûlures
Que trace le vautour dans un ciel de fer blanc.
Le soleil a fondu de la couleur du plomb
Les silhouettes ondulent, collées à la poussière
Taurobole de l'âme émaciement des chairs
Sombreros séraphiques, trouble de l'horizon.
Le tranchant de la roche, la piqûre des cimes
Le décor consumé, paysage d'épines,
De mouches engourdies, de chiens vivants muets.
Sous le hamac en peine, parade de scorpion
Vitesse minérale, silence craquelé,
Travailleurs de misère, existence sans nom.
TROISIEME PRIX
Alain JEAN (67 ans)
(14 BRETTEVILLE SUR ODON)
Les fiancés de Sarajevo
Au paradis s'en sont allés
Bosko et Admira
Sous la mitraille ils sont tombés
Sur le pont de Verbana
Le jeune homme était serbe
Elle était musulmane
Au soleil de la guerre
La fleur d'amour se fane
Ils rêvaient d'une vie
Au-delà de la peur
Ils rêvaient d'un bonhueur
Au-delà des frontières
En courant sur le pont
Sous les tirs des snipers
Elle tomba la première
Les mains jointes sous l'herbe
Ils poursuivent leur rêve
Maïka leur avait dit :
"Surtout n'y allez pas !"
Mais quand on a vingt ans
Et l'amour dans le coeur
Mais quand on a vingt ans
Et qu'on croit tout possible
Comment imaginer
Qu'on peut être la cible
De stupides soldats
Comment imaginer
Qu'on vous tire dessus
Et c'est ainsi qu'on meurt
Un beau jour de printemps
Il croyait en Jésus
Elle croyait en Allah
Gens de Sarajevo
Pleurez sur vos enfants
L'eau de la Miliatska
Est rouge de leur sang
MENTION HONORABLE
Jean-Paul SILVANO (66 ans)
(84 ROUSSILLON)
TOI
Toi le fougueux Sisyphe étranger sur la terre
Qui roules ton rocher absurde et solitaire...
Toi qui vis dans un monde où tout semble vain
Un monde sans saveur comme un pain sans levain...
Toi qui cherches l'amour dans les yeux d'une femme
Qui veux donner un sens aux élans de ton âme...
Toi qui n'as pas choisi entre doute et désir
Qui voudrais tout lâcher qui voudrais tout saisir...
Toi qui dois malgré tout adopter l'attitude
De l'homme résigné devant ma servitude...
Je sais ton mal de vivre et ta soif de savoir
Et c'est pourquoi ce soir j'ai voulu te revoir...
Je ne te dirai pas le bonheur de ce monde
Mais je te parlerai du soleil et de l'onde
De l'odeur de la terre aux aurores de l'été
De ce rire d'enfant d'où jaillit la clarté...
Oui je te parlerai de tout ce qui parfume
Du givre sur la barnche et du canal qui fume
Je te raconterai la douceur d'un baiser
La couleur de l'azur sous le ciel embrasé...
Et puis ce concerto émouvant et superbe
Qui rend l'homme serein et met l'espoir en herbe
Et qui vient apaiser le coeur l'âme et le corps
Quand la nuit doucement estompe les décors...