PABLO NERUDA - CHILI (1904-1973)




Matin


J'ai faim de tes cheveux, de ta voix, de ta bouche, 
sans manger je vais par les rues, et je me tais, 
sans le soutien du pain, et dès l'aube hors de moi 
je cherche dans le jour la bruit d'eau de tes pas. 

Je suis affamé de ton rire de cascade, 
et de tes mains couleur de grenier furieux, 
oui, j'ai faim de la pâle pierre de tes ongles, 
je veux manger ta peau comme une amande intacte, 

et le rayon détruit au feu de ta beauté, 
je veux manger le nez maître du fier visage, 
Je veux manger l'ombre fugace de tes cils, 

J'ai faim, je vais, je viens, flairant le crépuscule 
et je te cherche, et je cherche ton coeur brûlant 
comme un puma dans le désert de Quitratùe.

Sonnet XVII (La Centaine d'amour)

Je ne t'aime pas comme rose de sel, ni topaze
Ni comme flèche d'oeillets propageant le feu :
Je t'aime comme l'on aime certaines choses obscures,
De façon secrète, entre l'ombre et l'âme.

Je t'aime comme la plante qui ne fleurit pas
Et porte en soi, cachée, la lumière de ces fleurs,
Et grâce à ton amour dans mon corps vit l'arôme
Obscur et concentré montant de la terre.

Je t'aime sans savoir comment, ni quand, ni d'où,
Je t'aime directement sans problèmes ni orgueil :
Je t'aime ainsi car je ne sais aimer autrement,

Si ce n'est de cette façon sans être ni toi ni moi,
Aussi près que ta main sur ma poitrine est la mienne,
Aussi près que tes yeux se ferment sur mon rêve.